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23 novembre 2015    /    

Brumes de la mémoire, tons de bleu : Lisbonne-

Je ne sais plus combien de fois j’ai vu Lisbonne, mais je retrouve toujours avec la même joie ses pavés disjoints, ses tramways, ses collines et ses couleurs.

Le célèbre tramway lisboète.

Le célèbre tramway lisboète.

Fernando Pessoa, qui est né à Lisbonne, l’a follement aimée et y est mort, écrivait à son sujet : « Pour le voyageur arrivant par la mer, la ville s’élève, même de loin, comme une belle vision de rêve, se découpant nettement contre un ciel bleu vif que le soleil réchauffe de ses ors. Et les dômes, les monuments, les vieux châteaux surplombent la masse des maisons, tels les lointains hérauts de ce délicieux séjour, de cette région bénie des dieux. » Le vieux Lisbonne fourmille de reconnaissance envers le fantôme du grand écrivain qui l’a tant chantée ; on trouve son portrait tagué partout sur les murs défraîchis des ruelles, ou sur le sol sillonné par les rails du tramway, et on découvre la ville porté par ce regard amoureux, qui incite à la déférence et à la tendresse. Dès le matin, quand je vois le jour se lever sur les façades d’un rose éclatant, je la vois avec les yeux de Pessoa, et j’exulte d’être à Lisbonne.

Lisbonne, la belle.

Lisbonne, la belle.

La Portugaise, l’hymne national du pays, chante ce glorieux peuple navigateur :
Héros de la mer, noble peuple,
Nation vaillante, immortelle,
Relevez aujourd’hui de nouveau
La splendeur du Portugal !
Entre les brumes de la mémoire,
Ô Patrie, on entend la voix
De tes illustres aïeux,
Qui te guidera vers la victoire !

Comme son hymne, Lisbonne est toute entière tournée vers l’Ailleurs. Elle est cette rêverie posée sur le rebord d’une fenêtre, les yeux dans le lointain. C’est sur le fleuve lisboète, le Tage, qu’il y a cinq siècles les navigateurs revenaient, chargés des richesses du nouveau monde, amarrer leurs caravelles sous les façades éblouissantes de la Torre de Belem. Lisbonne entend depuis toujours l’appel du large, et dans le ciel du crépuscule, toutes les chimères dessinent des horizons lointains et des outremers capiteux.

Torre de Belem, blanche gardienne de la ville.

Torre de Belem, blanche gardienne de la ville.

Lisbonne parle à mon amour de la Renaissance, et à ce goût qui m’est un peu suspect pour les navigateurs, les incursions sublimes dans le blanc des cartes, les bateaux anciens, caravelles, galions, frégates, pour tous les instruments qui apprivoisaient l’inconnu, astrolabes, sextans, roses des vents et boussoles – je dis suspect, car je sais ce que nous, Européens, avons fait aux autres mondes, je sais la destruction des cultures, l’esclavage et le goût du pillage. Il y a quelque chose de vertigineux dans l’histoire européenne, la gloire et la souillure, l’ivresse de la liberté et la honte des saccages. Je crois que c’est cela que je recherche partout à Lisbonne – la grandeur et la décadence. Lisbonne est aussi éblouissante qu’approximative, un mélange de grand siècle français, tout entière tournée vers la gloire baroque des rois de l’âge d’or, Henri, Manuel, les rois conquérants, et de l’exotisme des ailleurs. J’ai souvent entendu dire que les Portugais étaient les plus Africains des Européens. Il y a quelque chose des outremers à Lisbonne, comme si des morceaux d’Afrique et de Brésil étaient remontés par capillarité le long du Tage, brassés dans les soutes des navires qui revenaient du nouveau monde et qui faisaient halte à l’entrée de la ville, à la Torre de Belem. Antonio Lobo Antunes, sans doute le plus grand écrivain portugais vivant, a raconté dans La splendeur du Portugal – une allusion ironique au fameux hymne – l’ambivalence du passé colonial, les guerres sordides et les fantasmes d’empire, et la tristesse qui englue ceux qui vivent dans le passé. Lisbonne est profondément mélancolique, mais ses rêves de grandeur déchue, affleurant à toutes les stèles et statues, sont sans cesse contrebalancés par la couleur et le bruit. C’est un vieux palais colonial qu’envahiraient des lianes chamarrées, un cimetière en fête. Tout est poésie à Lisbonne. J’en veux pour preuve les quatre lignes du métro, à l’effigie d’une mouette, d’une boussole, d’une fleur et d’une caravelle.

Azuleijos et bougainvilliers.

Azuleijos et bougainvilliers.

 

Ruines de l'église des Carmes.

Ruines de l’église des Carmes.

Ma première journée de déambulation commence sur la place du commerce. Le carré de lignes nettes, les grandes façades rectilignes et claires, signature de la fin du XVIIIe siècle, disent la tentative d’organisation urbaine entreprise après le grand séisme de 1755, mais aussitôt qu’on remonte vers la vieille ville et le château, le fouillis d’autrefois ressurgit.

Place du commerce.

Place du commerce.

Je monte vers la Sé, la cathédrale, dans un dédale de ruelles où sèche le linge et vagabondent les chiens ; l’extérieur de la Sé est superbe, avec ses deux tours dentelées aux cloches apparentes, et son imposante rosace, mais l’intérieur est austère. Il faut laisser le regard s’attarder sur les fonts baptismaux, qui furent, dit-on, ceux de Saint Antoine, sur les superbes ex-votos pompeux et doloristes, témoignage de la piété portugaise. La ville regorge d’églises saisissantes.

La Sé (cathédrale).

La Sé (cathédrale).

Je garde en mémoire tout particulièrement Sao Domingos, témoignage vivant des cicatrices multiples de Lisbonne. Edifiée au XIIIe siècle, l’église fut aux temps de l’Inquisition le lieu maudit du massacre des Juifs, et nombre de stèles commémorent l’horreur. Puis vint le séisme de 1755, qui la ravagea, la reconstruction rococo, et puis l’incendie de 1959, qui la défigura à nouveau. On fit le choix de la laisser telle quelle – Sao Domingos est noircie par les flammes, à demi écroulée, mais toujours pleine d’encens, de cierges et de chants, symbole saisissant d’une foi branlante mais vivace, parmi des murs carbonisés.
Les ruines d’une autre église, celle des Carmes, sont aussi un spectacle prodigieusement baroque, comme une vanité aux dimensions d’un navire. La voûte de cette église gothique s’est effondrée lors du grand tremblement de terre ; ne demeurent plus que les arches brisées dans le ciel bleu, et le jeu d’ombres sur les ruines. Dans le musée attenant à cette cathédrale éventrée, le musée retrace l’histoire des jésuites, cette « armée du Christ » qui ne répondait qu’aux ordres du pape lui-même, et portait le catholicisme par-delà les mers. Sic transit gloria mundi.

Eglise des Carmes.

Eglise des Carmes.

 

Lignes brisées, pierres disjointes, stigmates du séisme.

Lignes brisées, pierres disjointes, stigmates du séisme.

Je continue l’ascension dans le château, dans le labyrinthe pittoresque de l’Alfama, le plus vieux quartier de Lisbonne, une carte postale vivante, avec azuleijos – ces carreaux de faïence si typiques du Portugal –, bars de fado et restaurants typiques où on sert de la morue.

Perspectives lisboètes.

Perspectives lisboètes.

De Sao Jorge, le château de Lisbonne, on ne voit depuis les rives du Tage qu’une imposante ceinture de fortifications et d’épais conifères, comme une couronne sur une chevelure foisonnante. Depuis ses hauteurs hérissées de tours vertigineuses, de canons, de pins et d’oliviers, la vue sur la ville est fantastique.

Lisbonne, vue depuis le château.

Lisbonne, vue depuis le château.

 

Au sommet des tours.

Au sommet des tours.

J’adore voir cette houle de toits biscornus, percés de puits de lumière, qui se presse sur les collines environnantes et qui descend jusqu’au fleuve, jusqu’au grand pont de métal rouge qui évoque à tous le Golden Gate, et au Christ triomphant qui rappelle, lui, le Corcovado. Etrange télescopage des ailleurs, à l’extrême sud du continent européen. Construit par les Maures, devenu résidence royale après la Reconquista, le château est habité par des colonies de paons, vestiges vivants de la pompe et de l’apparat, et présente un irrésistible mélange d’art maure et catholique.

Sur les hauteurs de ce château qu'adorait Pessoa.

Sur les hauteurs de ce château qu’adorait Pessoa.

 

Paons du château.

Paons du château.

Le chemin de ronde se jette au-dessus du vide, et je veux revenir vers le fleuve, vers la lumière bleue des rives. Demain, Belem.

Le pont et le Christ roi, de l'autre côté de la baie.

Le pont et le Christ roi, de l’autre côté de la baie.

Belem. Ce quartier, situé à quelques kilomètres du cœur de Lisbonne, était la porte vers les autres mondes, le lieu d’où partaient les explorateurs, et où ils revenaient riches et fourbus, si les sept mers ne les avaient pas dévorés. Avant que le grand séisme de 1755 ne modifie le lit du fleuve et ne la jette sur la rive, la Torre de Belem se tenait au beau milieu du Tage, gardienne de la cité, divinité blanche à qui tout marin devait payer son tribut. Chef d’œuvre de l’architecture manuéline, elle a la stature d’une forteresse, envahie de tourelles sinueuses, luxuriantes comme une floraison de pierre – comme si la tour était un chêne couvert de lierre et de vigne vierge. Tout l’ornement est imprégné de la riche symbolique héraldique : des sphères armillaires, symbolisant le pouvoir du roi sur l’ensemble du monde temporel, des lions, des croix de l’ordre du Christ, et des motifs tirés des herbiers, des bestiaires fantastiques et de l’arsenal des navigateurs. Par des escaliers étroits et torsadés qui évoquent le squelette des coquillages, on monte par degrés, conquérant des vues toujours plus belles.

Torre de Belem.

Torre de Belem.

A quelques encablures de la tour, une carte retrace les découvertes portugaises, au XVe et XVIe siècle. Dès 1528, les Portugais avaient mis un pied sur chaque continent et possédaient une large part des terres émergées. A Torquesillas en 1494, Portugais et Espagnols se sont partagé le monde, comme une grande proie qu’on découperait à coup d’ancres et de hauts mâts ; sous des drapeaux divers, ils vont propager la langue latine et le Dieu incarné à la pointe de l’épée, amasser l’or et faire couler le sang. Le Monumento dos Descobrimentos – monument des découvreurs –, édifié au temps de Salazar, est aussi saisissant que pompeux. Comme sur la proue d’un énorme navire se massent toutes les corporations, prêtres en chasuble et tonsure, brandissant la croix, arpenteurs, équerre et compas à la main, guerriers en armes ; en tête du cortège, les navigateurs, en queue les rois, précédés de juristes armés de traités orchestrant la dépossession des indigènes, dans la pure légalité romaine. Sur l’autre rive, le Cristo Rei – Christ roi – fait face à Vasco de Gamma.

Monument des découvertes.

Monument des découvertes.

Je continue vers le Museu dos coches, musée des carrosses (ou « coches », dans le français du temps de Montaigne). C’est l’ancien manège royal, un endroit sombre et un peu poussiéreux, où les sublimes voitures royales et papales, datant du XVIe au XVIIIe, sont attroupées comme des bêtes préhistoriques assoupies au fond d’une caverne. Je déambule devant leurs monstrueuses mandibules, leurs pattes de métal et leur gueules de velours digéré par les siècles, au milieu des tapisseries anciennes et des portraits royaux. Les carrosses des défilés en grande pompe, parade des ambassadeurs, nuptiales ou de couronnement, sont stupéfiants, de véritables monstres, aux panses difformes et aux roues pantagruéliques, les arceaux surchargés d’or et de bois sculpté à la gloire du Portugal conquérant. Sur l’un des plus beaux, l’océan Atlantique et l’océan Indien, éphèbes éternels aux barbes de vieillards, se donnent la main sous l’œil étincelant de la Renommée.

Musée des coches.

Musée des coches.

Voici enfin ce qui est à mes yeux le véritable joyau de Lisbonne, sans doute le plus bel exemple d’art chrétien que je connaisse : le Mosteiro dos Jeronimos, Monastère des Hiéronymites, l’apothéose du style manuélien.

Monastère des Hiéronymites.

Monastère des Hiéronymites.

La verticalité vertigineuse, la puissante intériorité et l’anguleuse perfection du gothique demeurent, mais le vent de la Renaissance a soufflé sur elles, les lointains s’engouffrent par les vitaux, et invoquent cette efflorescence inspirée ; les piliers sont une éclosion à l’assaut du ciel, les corolles se déploient sur la voûte comme une forêt de pissenlits en graines, prêts à être portés aux quatre vents, par-delà les murs. La richesse visuelle et symbolique de tous les ornements invite à des lectures infinies. La lumière est douce, chaude, enveloppante. Je suis rompue aux splendeurs de l’architecture chrétienne, j’ai vu et aimé des églises, cloîtres et cathédrales sur tous les continents, mais ici je retrouve l’émerveillement primitif, la sensation d’harmonie parfaite entre lumière et l’ombre, entre les charmes d’ici-bas et la pureté du très haut. C’est un éblouissement d’une infinie douceur.

Eglise des Hiéronymites.

Eglise des Hiéronymites.

Au XIXe siècle, dans ce même mouvement de construction nationale vécu par toutes les nations européennes, le monastère est devenu une sorte de Panthéon des gloires lusitaniennes. Dans l’église trônent deux tombeaux monumentaux, celui de Vasco de Gamma, et celui de Luis Camoes, auteur de l’épopée Os Lusiadas, qui chante les grandes découvertes portugaises, dans le style de l’Enéide. Le couvent est nationalisé en 1833 ; une exposition retrace la vie et l’œuvre d’Alexandre Herculano, artisan de cette nouvelle sanctification identitaire des murs, un historien, militant opposé à la monarchie absolue, lecteur avide, auteur de romans à la Walter Scott, figure accomplie de l’homme total du XIXe.

Infinie beauté de cette église.

Infinie beauté de cette église.

Dernière station avant le soir : le Musée de la marine. C’est pour la salle des grandes découvertes que je suis venue. La fresque d’Henri le Navigateur, auréolé des terres nouvellement révélées et entouré de prêtres, de géomètres, de juristes et de guerriers, est de toute beauté. Je découvre l’évolution des bateaux, la barca, puis la nau et la caravelle de la Renaissance, le galion ventru du XVIIe, et au XVIIIe, la superbe frégate, blanche, élancée et rapide. Comme toujours, mon fétichisme des reliques est en émoi face à la collection d’instruments de navigation – si j’avais vécu au XIIe siècle, je pense que j’aurais collectionné les morceaux de croix du Christ et de couronne d’épines, amoncelé les ossements de saints ; si j’avais été du XIXe, j’aurais caché un cabinet de curiosités délirant dans mon manoir. Soudain, une curieuse symétrie vient me frapper au travers des océans : en Floride, dans le musée des trésors des naufrages, j’avais admiré l’or retrouvé de la Nuestra Senora de Atocha, coulée en 1622 au large des Keys. Je découvre ici un astrolabe de bronze fondu la même année, témoignage de ces projections fantasmagoriques de l’Europe par-delà les océans, et de tous les fantômes qui reposent sur les grands fonds marins. Le soir tombe, des voiles se gonflent dans le ciel lisboète.

Extrait de mon cahier de voyage.

Extrait de mon cahier de voyage.

Le blason de Lisbonne associe une barque, emblème de cette ville de marins, et un corbeau. L’oiseau noir est l’héritier d’une vieille légende chrétienne, celle du martyre Saint Vincent jeté aux flots, mais dont les corbeaux protégeaient le corps à la dérive, au lieu de le dévorer. Ses reliques, portées par les vagues au Cap qui porte aujourd’hui son nom, le point le plus occidental du continent européen, furent ramenées  à Lisbonne en grande pompe. On retrouve le corbeau imprimé sur les tee-shirts « Lisboa Lovers », avec tout un tas d’autres symboles de la capitale portugaise, le poisson séché, tel qu’on le sert dans les restaurants de l’Alfama, la croix ou encore le cœur. Pourquoi un cœur ? Je ne crois pas devoir l’expliquer – qui viendra à Lisbonne aura aussitôt compris.

Une des tours de la cathédrale, entre les palmiers.

Une des tours de la cathédrale, entre les palmiers.

Sur la version anglaise du site : au bord du vieux monde, splendeurs de la côte portugaise.

Pour en savoir plus : le site Visit Lisboa.

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