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11 octobre 2015    /    

Les hautes tours de Prague, entre chien et loup-

J’ai souvent rêvé de Prague, sans savoir que c’était elle.

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Calèches sur la Place de la Vieille-Ville, sous les tours noires de l’église Notre-Dame du Týn

Je rêvais de grandes tours noires et carrées, surmontées à chaque angle de flèches acérées comme autant de corbeaux perchés sur un nid funeste, des tours que le voyageur épuisé par des jours et des jours d’errance dans des forêts marécageuses apercevrait de loin, par-delà  la brume du fleuve, sans savoir s’il devait se réjouir ou frémir.

Je voyais se détacher un château sur une colline, souverain parmi une assemblée de clochers prosternés, et dont l’éclat chavirerait le cœur de tous ceux qui portent les yeux sur lui, siècle après siècle.  Je faisais de lui un cauchemar gothique : je le voyais vêtu de clairs obscurs, d’aubes glaciales et de crépuscules sulfureux, de lumières ambiguës, avec cet arrière-goût ferrugineux qui évoque le sang, je le faisais bruisser de secrets, de tombes entrouvertes et de malédictions séculaires, et puis je le nimbais de volutes échappées d’un alambic – j’imaginais les lueurs des phosphores et des brasiers fulminer au creux de ses flancs, en pleine nuit, sous un ciel d’orage, tandis que dans l’entrelacs de ruelles à ses pieds, des hommes sans âge se penchaient sur de très vieux grimoires.  

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L’atelier d’un alchimiste, dans la Ruelle d’Or, au coeur de l’enceinte du château – témoignage de la fascination occulte du roi Rodolphe, le grand roi Renaissance de Prague, que nimbe un halo de mystère et de folie.

 

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La mythique horloge astronomique de la tour de l’hôtel de ville, symbole absolu de la Prague hermétique et mystérieuse qui hante nos songes.

Je rêvais de musique, de musique telle que seuls connaissent les rêves, du rythme des sabots sur les pavés, de grandes orgues qui pleuraient au milieu des dorures, et de symphonies indicibles qui se déversaient dans le fleuve et résonnaient sous les ponts.  Je rêvais du chant ininterrompu de l’eau, et de l’éternelle permanence des formes quand meurt la matière.

Et de songe en songe, la ville magique se dessinait, tantôt gothique, puis baroque, toujours belle et triste à couper le souffle, et elle me semblait incroyablement familière, comme si tout le sang de la vieille Europe s’était déversé dans l’encre de mon rêve, et je traçais la silhouette de ma ville les yeux fermés,  à la poursuite d’un souvenir obsédant – c’était ici, c’était tout près, et nous y avions tous vécu, il y a très longtemps.

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Le château, vu depuis le Pont Charles et ses anges pétrifiés

Quand je suis arrivée à Prague pour la première fois, il faisait nuit, les grandes figures noires du pont Charles flottaient sur des îlots de lumière au-dessus de la Vlatva, et j’en avais les larmes aux yeux : arrachée aux profondeurs de mes rêves, comme un galion renfloué après des siècles sous les eaux, elle surgissait à mes yeux, la ville que j’avais si ardemment désirée.  

Tout à mon extase, je voulais être sienne. Pour la première fois de ma vie, je voulais être la princesse d’un royaume de cendres, l’héritière de la couronne mille fois bafouée et infiniment maudite de Wenceslas. Je voulais être la sorcière murmurant à l’oreille de Rodolphe les orbites des étoiles et les secrets des poisons, je voulais être une femme peinte par Mucha, habillée de serpents et de fruits, cœur, corps et âme voués  à l’adoration d’un éternel automne.

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Dernier soleil de l’après-midi, depuis la terrasse du palais Lobkowicz

J’ai aimé Prague comme on aime un fantôme revenu pour une nuit à la vie. Jamais je n’avais mieux compris ce qu’était le syndrome de Stendhal, et jamais je n’avais su avec une évidence aussi viscérale à quel point j’étais européenne, qu’en arpentant les rues de Prague la nuit, en regardant le soleil se coucher depuis les terrasses du château, en écoutant Bach joué sur de grandes orgues qu’avaient connues les mains de Mozart, en fermant les yeux, humble et recueillie, dans les églises et les synagogues, pour laisser venir à moi les morts, et me dire les cicatrices des siècles.

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Crépuscule sur le pont Charles

Par trois fois, Prague s’est tenue au fond du maelstrom.

Quand des flots de sang ont souillé les cimes de la montagne blanche et les parvis des églises, quand le fer, le feu et la folie ont englouti un tiers des Européens dans cette guerre de trente ans, c’est à Prague que tout a commencé.

Quand l’Europe a sombré au plus noir de l’horreur, quand elle a dévoré ses plus fidèles enfants sans qu’aucun cri du cœur ou de la raison ne puisse enrayer la machine qui les broyait, l’heure fatidique a sonné aux portes de Prague – les serres brunes ont fondu sur la Bohème et la Moravie, et notre monde a fini.

Le mélancolique quartier juif, avec ses synagogues au sol plus bas que terre, ses cimetières enchevêtrés, témoignage poignant de la mémoire des juifs d’Europe, qui dit-on, avaient su faire naître le Golem sur les rives de la Vlatva… sans que celui-ci puisse les protéger de l’atroce.

Quand les chars et les barbelés ont roulé leur haleine de glace sur l’Europe endolorie, c’est parce qu’un vent printanier avait gonflé d’espoirs les rues de Prague – ces fleurs qu’on a alors fauchées, on les jette aujourd’hui sur la tombe d’un jeune homme, au pied des marches du musée.

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La tombe de Jan Palach, martyre du printemps de Prague, tombé en 1968.

Chaque fois que l’Europe se suicidait, Prague nichait au cœur du gouffre – capitale éternelle et maudite. Cette beauté que trois siècles d’incendies ont laissée intacte en devient presque terrifiante : comment demeurer si belle, quand on a vu mourir le monde ancien, quand on garde dans ses pierres l’écho de tous les cris ? Elle se tient au cœur du brasier, et elle nous dévisage.

Sur le pont Charles.

Sur le pont Charles.

La nuit sur le pont Charles, toute frémissante d’une douloureuse exaltation, j’ai entendu les silhouettes noires m’admonester. « Ce monde vaut-il vraiment mieux que celui que vous avez anéanti ? »

Je crains que Prague m’ait brisé le cœur.

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Le pont Charles entre chien et loup.

 

Sous les ponts de Malá Strana, des cadenas et mon coeur à Prague enchaîné.

Sous les ponts de Malá Strana, cadenas sur les fers forgés (et mon coeur à Prague enchaîné).

 

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Tout m’évoque l’Amadeus de Milos Forman, qui fut tourné ici.

 

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La Vlatva au soleil couchant.

 

prague charles bridge

Saints Norbert, Venceslas et Sigismund, sur le Pont Charles. On dit que la couronne de Venceslas, conservée au château de Prague, est maudite, et que quiconque la poserait sur sa tête sans être le roi légitime de Bohème périrait dans l’année – un commandant nazi aurait été victime de la vengeance de Saint Venceslas, fantôme outragé.

 

prague sunset

Crépuscule électrique dans une des plus belles, des plus touchantes villes d’Europe.

 

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18 commentaires pour
“Les hautes tours de Prague, entre chien et loup”

  • J’ai adoré cet article, qui m’a ramené presque 4 ans en arrière, quand moi aussi je marchais la nuit dans les rues de Prague. En plus d’une plume qui nous transporte, tes photos sont superbes et illustrent tes mots à la perfection. Bravo ! 🙂

  • Merci de tout coeur, Marion, tes mots me touchent beaucoup. Je suis heureuse de savoir que toi aussi, Prague t’a émue, enchantée ! Je vais de ce pas découvrir ton blog.

  • Très beau texte! On est donc d’accord pour dire que Prague est fabuleuse <3

  • Totalement ! 🙂

  • Décidément, nous avons les mêmes destinations…!
    Je ne suis pas étonnée, cependant. Cette ville est folle de magie ! Quand on y déambule, il est difficile de ne pas avoir la tête dans les étoiles !
    L’as-tu visitée en automne ? Les couleurs sont si différentes sur tes photos de celles que j’ai ressenties, sur cette fin d’été !
    Ton article me fait repartir, déjà, dans cet autre monde où cette ville nous invite. Merci de ton lien 🙂

  • Oui, c’était fin octobre/début novembre (une autre mondiale féline, pour tout te dire, cf article Danemark ;-)), et j’adorais la lumière, le basculement vers l’hiver, c’était vraiment de toute beauté. Je sais qu’on a ressenti pareil, la bourrasque de magie !

  • Magnifique description de Prague j’espère ressentir tous cela au printemps prochain lorsque nous irons découvrir cette si belle capital !!

  • Oh, Prague au printemps, merveilleux, vous allez vous régaler !

  • Bonjour. Je découvre cet intéressant recueil de belles photos de voyages commentées. Je suis allé à Prague en septembre 2015 et j’en suis revenu enchanté et avec l’envie d’y retourner. Je vis en Provence, je voyage pas mal et je tiens un blog bilingue de photos, un peu dans le même esprit que vous. Vous pouvez, en suivant mon lien, voir mon article sur Prague et bien d’autres. Au plaisir du partage de photos de voyages. HT

  • Je vais faire un tour avec plaisir !

  • Je continuerai l’exploration de votre blog. Les photos sont somptueuses et vos textes sont forts. Lisez aussi le récit illustré de MON GRAND VOYAGE (lien sur les pages de mon blog principal). A bientôt. HT

  • Merci beaucoup, je file y faire un tour !

  • Très belles photos et chouette article sur Prague que je ne connais pas. Y’a vraiment de chouettes villes à découvrir en Europe de l’Est. Par ailleurs, je trouve que Cracovie ressemble un peu à Prague dans l’architecture.

  • Tu me donnes encore plus envie de découvrir Cracovie, ta description dans l’article sur les villes de l’Est m’a vraiment tentée !

  • […] à l’état pur : Brême, en Allemagne, une des plus jolies villes du pays, Bruges, en Belgique, Prague, en République Tchèque. Il faut juste compter sur le bon vouloir du Dieu météo dans ces trois […]

  • […] coupable (la preuve), mais je ne compte plus le nombre d’articles de blog sur un citytrip à Prague, un week-end à Lisbonne, à Edimbourg (très envie d’y retourner, d’ailleurs, j’attends […]

  • Pragues, nous y poserons notre regard samedi mais tes lignes sont si prenantes que, telles les notes graves et profondes débordent du violoncelle, j’ai le sentiment que chacune de tes pensées vont envelopper notre voyage. Merci de si bien nous préparer à recevoir ce rêve qui fut le tien.

  • Merci pour ce mot qui me touche. Profitez de cette parenthèse enchantée !

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