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17 décembre 2015    /    

Une virée en Lorraine : Nancy-

Connaissez-vous Nancy, son grand cœur clair et lumineux, sa place Stanislas, qui est peut-être la plus belle place de France, la roseraie du parc de la Pépinière, et les arabesques fleuries de la Belle époque ?

La place Stanislas, coeur de Nancy.

La place Stanislas, coeur de Nancy.

 

Lumières de la place Stanislas.

Lumières de la place Stanislas.

Il y a trois ans, je n’avais encore jamais mis les pieds dans la plus grande ville de Lorraine. De son passé, je ne connaissais qu’une histoire lointaine et fascinante, celle du partage de l’empire de Charlemagne entre ses fils, au neuvième siècle de notre ère. Cette genèse de l’Europe moderne, on me l’avait racontée au début de mes études d’allemand : à la mort de Charlemagne, le roi des Francs, ses trois fils se partagent un immense empire, qui s’étendait de Ratisbonne à Brest, de Brême à Barcelone. En 843, à Verdun, Charles le Chauve, qui parle une langue romane, hérite de ce qui deviendra la France, Louis le Germanique, qui parle une langue saxonne, esquisse pour la première fois l’Allemagne, et Lothaire hérite d’un étrange empire du milieu. Une longue bande de terres et de peuples disparates, courant d’une mer à l’autre, d’Aix la Chapelle à la Lombardie.

Le traité de Verdun, ou le partage de l'Europe occidentale entre les fils de Charlemagne. Source: Wikipedia commons.

Le traité de Verdun, ou le partage de l’Europe occidentale entre les fils de Charlemagne. Source: Wikipedia commons.

Les terres du sud seront très vite perdues, mais restera le cœur, le duché de Lorraine, qui porte le nom de son premier empereur, Lothaire. Rattaché au Saint Empire romain germanique, la Lorraine resterait longtemps une enclave étrangère, peu à peu encerclée par les conquêtes françaises. Dès 1681, Strasbourg devenait française, mais le duché de Lorraine ne céderait qu’en 1766. En tant qu’Européenne de cœur et de conviction, j’étais captivée par l’histoire de l’Alsace et de la Lorraine, ces terres du milieu, ballotées entre deux cultures, comme un îlot suspendu où germerait véritablement le cosmopolitisme européen. Les influences françaises, allemandes, néerlandaises et italiennes venaient s’y marier ; de Strasbourg à Trèves, la plus ancienne colonie romaine en Germanie, de Nancy à Luxembourg, battait le cœur du vieux continent. Mais si j’avais une vague idée de l’identité alsacienne – cigognes, colombages, dialecte germanique, marchés de Noël –, je ne savais rien de la Lorraine, si ce n’est qu’elle était le pays où poussent les mirabelles.

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Apéritif lorrain typique, dans lequel flotte une mirabelle, pris à l’Excelsior – l’ambiance Art Nouveau explique le menu promettant le retour des Années folles.

 Il y a du vrai dans tout cliché : en Lorraine, la mirabelle est prosélyte. On la trouve en sirop, en confiture, en tarte, en liqueur, en bonbon, et sous bien d’autres formes encore, l’étendard doré du pays, toujours caché quelque part dans votre dessert. Elles sont une forme de soleil de poche lorsque le brouillard tombe sur la Moselle, et change Nancy en ville de film noir, ou lorsque les rigueurs du long hiver lorrain la nimbent de glace.

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Brume sur Nancy.

Si je ne me suis jamais habituée au climat continental, je me suis mise à aimer les mirabelles il y a trois ans, lorsque j’ai décidé de faire ma thèse en littérature allemande en Lorraine. Je voulais être dirigée par le grand spécialiste du romantisme allemand, professeur à Nancy, et je savais qu’une amie très chère m’y ouvrirait sa maison. C’est ainsi que j’ai découvert le cœur de ville de Nancy, la sublime place Stanislas, au début de l’été 2012. J’ai accueilli le son et lumières projeté sur la façade de l’hôtel de ville comme un présage enchanteur : Nancy se changeait en féerie colorée pour me souhaiter la bienvenue, et elle me racontait en quelques coups de projecteur sa longue histoire.

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La nuit, sur la place Stanislas.

Au fil de mes trois années nancéiennes, j’ai appris les grands moments de son épopée.

En 2013, ce fut l’année Renaissance, qui célébrait le premier âge d’or de la Lorraine, celui où Henri IV dit de Nancy que « cette ville mérite un roi ». Tout Nancy célébrait la révolution scientifique, l’art des graveurs lorrains, la construction des machines, les progrès de la médecine et de la botanique, et les métamorphoses du centre historique au seizième siècle. La ville médiévale fortifiée se changea en ville nouvelle ; un plan de 1617 montre l’arrivée de la lumière, la bourrasque des temps nouveaux dans le coeur de la cité.

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Plan de Nancy d’après Claude de la Ruelle, 1617. Source : Bibliothèque municipale de Nancy.

Durant l’année Renaissance, on célébrait aussi la peinture de l’un des plus illustres enfants de Lorraine, Georges de La Tour, le maître du clair-obscur et des mystérieuses lumières baroques. Il était le pendant lorrain du Caravage, dont on peut admirer l’Annonciation au musée des Beaux-Arts de Nancy. J’en venais à regretter qu’ils n’aient pas peint les brumes nancéennes, les étranges tableaux qu’elles dessinent le matin.

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Annonciation, Le Caravage, musée des Beaux Arts de Nancy.

Le dix-septième siècle vit naître un autre artiste illustre, Claude Gellée, dit le Lorrain, mais lui non plus n’immortalisa pas ses terres natales, ce sont les paysages italiens, les ports et les soleils méridionaux, qu’il peignit à l’infini. Il mourut à Rome – une flèche du Nord jetée vers la Méditerranée, un autre lien dans ce réseau vivant qui se noue au centre de l’Europe. La statue de Claude Gellée, sculptée par Auguste Rodin, trône aujourd’hui au parc de la Pépinière. C’est un des lieux qui m’ont le plus touchée à Nancy : la roseraie de la Pépinière, ses bancs ouvragés au milieu des dizaines et des dizaines de roses fragiles et uniques, et les tours néo-gothiques de la basilique Saint Epvre au loin.

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La roseraie, au coeur du parc de la Pépinière

Mais celui qui a rendu Nancy belle et célèbre franchit ses portes au début du dix-huitième siècle : Stanislas Leszczynski, aristocrate polonais, grand-duc de Lorraine. Il ne descend pas d’une des familles les plus nobles et anciennes d’Europe, mais sa fille épousera Louis XV. Et il fera du cœur de Nancy une perle de pierre blanche, une « ville-Lumières », phare du siècle de la raison triomphante, où Voltaire et Montesquieu viendront séjourner. « A Stanislas le bienfaisant, la Lorraine reconnaissante » : ce sont les mots qui ornent sa statue, au centre de la place Stanislas.

Le plus célèbre duc de Lorraine, Stanislas.

Le plus célèbre duc de Lorraine, Stanislas.

 

La place à l'approche de Noël.

La place à l’approche de Noël.

Je ne me lasserai jamais de la place Stanislas, de ses proportions parfaites, de ses deux fontaines exubérantes, et de ses façades, celles de l’hôtel de Ville, du Musée des Beaux-Arts, et du Grand Hôtel de la Reine, où j’ai passé mon dernier week-end nancéien.

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Fontaines de la place Stanislas, la nuit.

 

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Ors des Lumières.

Je rêvais d’une folie avant de dire au revoir à l’Est, et j’ai adoré ce séjour au temps des salons de velours, des lustres de cristal et des candélabres. J’ai pu prendre le petit-déjeuner en surplombant la place Stanislas, et me réveiller avec la vue sur les toits de Nancy et sa cathédrale Notre-Dame de l’Annonciation, construite au temps du grand-duc polonais, mais qui ne deviendra siège d’un évêché qu’après sa mort : le roi de France craignait tant la puissance et le rayonnement de Stanislas qu’il se refusait à conférer un pouvoir religieux à Nancy. En 1766, Stanislas meurt, la Lorraine devient française, et l’évêque s’installe.

Vue sur les toits de Nancy et sa cathédrale, depuis ma chambre au Grand hôtel de la Reine.

Vue sur les toits de Nancy et sa cathédrale, depuis ma chambre au Grand hôtel de la Reine.

 

Façade de la cathédrale de Nancy.

Façade de la cathédrale de Nancy.

Ce dernier week-end à Nancy m’a permis de dîner encore une fois Chez Suzette, dans la rue Héré qui débouche de la place Stanislas. Cette bonbonnière rose et dorée qui propose des plats extrêmement originaux et frais avec des noms improbables est sans doute mon restaurant préféré à Nancy.

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Chez Suzette, rue Héré, sur la place Stanislas.

Mais la plus célèbre des brasseries nancéiennes, c’est l’Excelsior, qui a des airs de capsule temporelle tout droit sortie de la Belle Epoque. Ses hauts plafonds tressés d’arches et de volutes, ses volumes et ses lignes sinueuses, tout porte la marque de « l’école de Nancy », le célèbre mouvement ornemental du début du vingtième siècle.

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L’Excelsior, dit aussi le Flo, en face de la gare de Nancy. Charmes de l’Art nouveau.

 

L'Excelsior.

L’Excelsior.

Illustre initiatrice de l’Art nouveau, l’école de Nancy, avec ses libellules, ses lianes, ses femmes diaphanes et diaboliques, ses fleurs pâles et ses arabesques insinuantes, possède une beauté vénéneuse qui me séduit infiniment. Ces atmosphères me font rêver d’être une pâle cantatrice éprise de spiritisme, gantée d’améthystes et alanguie au bord d’un gramophone grésillant, dans un salon d’avant-guerre. Le musée de l’école de Nancy est une merveille pour les amoureux de cette époque qui cultive la mystique des apparences au creux d’une corolle de nénuphar, ou d’une hampe de lierre. Entre jardins poétiques, boiseries et vases colorés, il recrée l’époque de Dorian Gray et de Salomé.

Le merveilleux musée de l'école de Nancy - photos tirées du site du musée.

Le merveilleux musée de l’école de Nancy – photos tirées du site du musée.

Mais j’ai aussi aimé la Nancy bruyante et fêtarde, la ville étudiante truffée de bars bondés, comme le Médiéval, et la Nancy des grandes fêtes populaires : j’ai retrouvé en Lorraine chaque mois de juin les immenses fêtes foraines que j’avais aimées en Allemagne, les manèges clignotants et les océans de confiseries. A la foire ou début décembre, lors des grandes fêtes de la Saint Nicolas, Nancy prend des airs de ville médiévale, au bon sens du terme : une ville populaire et chaleureuse, animée par cette convivialité très particulière des villes du Nord et de l’Est.

A la foire de Nancy.

A la foire de Nancy.

Lundi 14 décembre, je suis revenue à Nancy et je suis devenue docteur en littérature allemande. Je redoute les jalons solennels et les accomplissements, car je n’aime pas assister à la fossilisation du présent, à sa chute vers le passé. C’est comme si je voyais ma vie devant mes yeux comme un grand boulier, et que j’avais décalé une bille de plus vers hier – combien de boules me reste-t-il avant la fin du chemin ? Chaque fois que je franchis une étape essentielle, j’ai toujours l’impression d’ajouter un article à ma nécrologie. Cela me fait drôle de savoir que « doctorante à Nancy » n’est plus mon présent, mais une tâche achevée, quelque chose qu’on pourra dire à mon sujet pour résumer ma vie quand je serai morte, « en 2015, elle devient docteur en littérature allemande ». Je n’aime pas voir s’éloigner derrière moi les étapes franchies, sur un chemin de vie que je voudrais ne jamais achever. Le succès, c’est la mort, et je suis toujours un peu mélancolique quand je réussis. Il me faut me nourrir de projets, toujours construire, rechercher et écrire, pour que le futur pèse plus lourd que le passé dans la balance de ma vie, et que je sois toujours attirée vers demain et non vers hier.

Parc de la Pépinière, l'hiver. Spleen.

Parc de la Pépinière, l’hiver. Spleen.

Après ce dernier week-end en forme d’apothéose, j’ai dit au revoir à l’Est, au brouillard sur la Moselle et aux lumières de la place Stanislas. Mais peut-être y reviendrai-je à la saison où on cueille les mirabelles.

Trompe l'oeil et immeuble dix-huitième.

Trompe l’oeil et immeuble dix-huitième.

 

Statue de Jeanne d'Arc, dans le coeur de Nancy. Jeanne d'Arc est née à soixante kilomètres de Nancy, à Domrémy (aujourd'hui Domrémy-la-Pucelle), ville en plein conflit de loyauté entre le pouvoir temporel, lié à la France, et le pouvoir spirituel, lié au Saint Empire romain germanique. De l'équivoque des territoires liminaires émerge une des plus grandes figures de l'histoire de France... paradoxes lorrains.

Statue de Jeanne d’Arc, dans le coeur de Nancy. Jeanne d’Arc est née à soixante kilomètres de Nancy, à Domrémy (aujourd’hui Domrémy-la-Pucelle), ville en plein conflit de loyauté entre le pouvoir temporel, lié à la France, et le pouvoir spirituel, lié au Saint Empire romain germanique. De l’équivoque des territoires liminaires émerge une des plus grandes figures de l’histoire de France… paradoxes lorrains.

 

Une de mes boutiques préférées à Nancy : L'Huilier, et son cheval jaillissant de la façade.

Une de mes boutiques préférées à Nancy : L’Huilier, et son cheval jaillissant de la façade.

 

Basilique Saint Epvre.

Basilique Saint Epvre.

 

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La place Stanislas, la nuit.

 

Illuminations lorraines.

Illuminations lorraines.

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