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4 novembre 2015    /    

Les volcans d’Hawaï, ou la beauté du diable-

Les volcans d’Hawaï, ou l’île telle que vous ne l’auriez jamais imaginée. Il y a toujours eu plus de violence que de douceur sirupeuse dans mes rêves d’Hawai’i, plus de magma, de déferlantes et de gouffres que de Mai Tais sirotés sur la plage d’Honolulu. Car des forces titanesques viennent converger sur ce confetti de terre, plus éloigné des continents, plus seul au milieu des eaux que toute autre terre immergée.

« Hawai’i ».
Le nom seul, tout en verticalité, en javelots jetés vers le ciel, avec la vague en son cœur, fait vivre le mythe lorsqu’on le prend en bouche. L’histoire d’Hawai’i ressemble à celle de l’ange déchu. Lassé de tant de douceur et mu par un instinct prométhéen, un Polynésien prend sa pirogue à balancier et s’élance à travers le plus grand océan du globe, à travers la mort et la nuit, avec les étoiles pour seul viatique. Plusieurs milliers de kilomètres de vagues et de profondeurs le séparent de son point de départ, l’archipel de la Société. Puis il arrive ici, sur ce chapelet basaltique tout hérissé de cônes noirs fumants, battu par les tempêtes du Pacifique Nord – quelles puissances titanesques ont conspiré au jaillissement de cet archipel ? –, loin de tout, loin des terres immergées, dans le fracas et le secret.
A Hawai’i, le monde est renversé, et plus personne ne croit aux points cardinaux. Ce n’est plus l’Occident – nous sommes au-delà de sa dernière limite, la côte américaine, plus loin encore que le coucher du soleil. Ce n’est pas l’Orient, le berceau de la lumière. Nous sommes seuls au cœur de la nuit sur ce lambeau de terre surgi de l’immense et des ténèbres, et le monde sauvage guette sur le seuil. Les hommes vivent avec les volcans.

Hawai’i, la grande île : terre à vif

L'océan et le basalte noir des laves séchées, au bout de la Chain of Craters Road.

L’océan et le basalte noir des laves séchées, au bout de la Chain of Craters Road.

Après plusieurs jours sur Oahu, l’île capitale, je m’envole pour Hawai’i, la grande île, celle des rois et de la démesure.
Hawaï est un chapelet d’îles nées du volcanisme, tirées des profondeurs du Pacifique par l’obstination du magma à percer la surface. Aujourd’hui, il ne brûle plus que sur la grande île. Le feu s’est éteint sous toutes les autres îles de l’archipel, une par une, tandis que le point chaud se déplaçait vers l’Est, suivant le mouvement des plaques tectoniques. Les cratères de Diamond Head à Honolulu, ou de Waimea à Maui, dorment depuis des siècles, et si, à Maui, on se demande si Haleakala ne se réveillera pas une dernière fois avant le sommeil éternel, on sait que cela ne sera qu’un chant du cygne. Désormais, imperceptiblement, mais sans l’ombre d’un doute, les îles retournent à la mer. Les vagues viennent ronger le basalte et le sable, le poids des roches aspire à retourner aux profondeurs, le pompage de l’eau douce et la détérioration des récifs coralliens qui jouaient le rôle de bouclier contre l’océan accélèrent l’érosion – après des millénaires d’ascension, après la longue course des laves noires vers la surface, plus aucun brasier ne soutient les montagnes posées au cœur du Pacifique. Oahu, Maui, Kauai, Lanai, Molokai, Nihau, toutes disparaîtront dans un temps incommensurable pour une mortelle. Seule Hawai’i vit encore. Ici aussi, la vie va d’ouest en est : le plus ancien volcan, le Mauna Kea, ne se réveillera pas, mais le Mauna Loa et le Kilauea bouillonnent. Tout à l’Est, sous les eaux, un volcan sous-marin forme une nouvelle île, qui ne jaillira que dans des centaines de milliers d’années : Lo’ihi, le tout dernier rejeton de la ceinture de feu du Pacifique.

L'archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni'ihau, Kauai, Molokai, Oahu, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l'Est.

L’archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni’ihau, Kauai, Oahu, Molokai, Lanai, Kahoolawe, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l’Est. A l’Est d’Hawaii, sous la mer, Lo’ihi se prépare à émerger.

 Le Mauna Kea, forge des premiers dieux, nuit et feu du monde d’où jaillissent les formes, point chaud primordial qui a tiré hors des eaux tout l’archipel, est éteint depuis 4600 ans. Aujourd’hui sur ses sommets vertigineux ne dorment plus que les glaciers, les « épées d’argent » qui grandissent pendant cinquante ans, fleurissent une fois, puis meurent, et les myriades de constellations et de galaxies qu’on voit ici mieux que partout ailleurs sur terre ; mais les autres volcans veillent.
En 1950, le Mauna Loa a submergé tout un pan de l’île sous une monstrueuse coulée ; en 1984, il s’est réveillé à nouveau, le monde entier a tremblé, mais le volcan a différé sa menace. Tout le monde le sait : le jour où il crachera, rien ne l’arrêtera. Son gosier contient bien plus de lave que son impétueux voisin du sud, le Kilauea. Et pourtant, le Kilauea sait aussi détruire – le village de Kapoho, par exemple, dévoré par les laves en 1960. Le Kilauea est en éruption permanente, et parfois ses laves vont se jeter dans la mer, alors le spectacle est indescriptible. Des cascades de roches en feu qui explosent au contact des vagues, des gerbes de braise et d’écume, la sculpture vivante d’une terre qui grandit sous nos yeux. On dit le Kilauea antre de la déesse des volcans, Pele. On raconte qu’elle prend parfois la forme d’une belle femme aux cheveux de feu, une femme fatale, qui rejoint les rois et les élus dans leur couche, et leur murmure à l’oreille les secrets de l’univers. On raconte qu’on la croise parfois dans les bois, qu’elle vous transperce ses yeux d’incendie, et qu’on ne saurait dire si c’est un présage de grandeur et d’extase, ou de destruction imminente. J’arrive sur la grande île frémissante de légendes et d’appréhension. volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï

Le récit de l'arrivée de Pele sur la grande île.

Le récit de l’arrivée de Pele sur la grande île.

 

La déesse Pélé - vue d'artiste exposée au Jagger Museum.

La déesse Pélé – vue d’artiste exposée au Jagger Museum.

 

Fumerolles volcaniques qui s'échappent du sol - sur la grande île, partout la Terre respire, partout la chaleur et le souffre m'enveloppent.

Fumerolles volcaniques qui s’échappent du sol – sur la grande île, partout la Terre respire, partout la chaleur et le souffre m’enveloppent.

En route vers les volcans d’Hawaï

Pour monter vers le volcan, il faut passer par Pahoa, en limite des laves du Kilauea. Pahoa a des airs de Far West – stations-service jaunies où amarrent des minivans déglingués et bourrés de hippies jusqu’à la gueule, façades pastel aux allures de saloon mordu par l’humidité, jungle exubérante, incroyable, où les hommes en dreadlocks et rêves tatoués sur la peau se noient doucement. Au parc Lava Tree, perdu au milieu de nulle part, les troncs pétrifiés par la coulée de 1790 ont des airs de gnomes austères dans le soir (les crépuscules sont gris sur ce versant de l’île, et les levers de soleil aussi, la brume dissout la lumière), sous une canopée d’albizias démesurés. Des orchidées sauvages et des « goyaves fraises » poussent parmi les fougères géantes et les étranges formes mi minérales, mi végétales.

Arbres pétrifiés au Lava Tree State Park.

Arbres pétrifiés au Lava Tree State Park.

 

Orchidée sauvage.

Orchidée sauvage.

C’est dans le soir que je gravis les pentes du Kilauea, vers le village de Volcano. La nuit tombe comme un corps qui se laisse happer vers le sol – elle est physique, dense – je comprendrai plus tard que c’est le « vog », ou « volcano smog » craché par le Kilauea qui lui donne cette réalité épaisse et pesante, qui éteint la lumière à l’heure où elle touche encore les côtes. Dans le noir, il faut décrypter les chiffres du cadenas qui ferme la grille, pour arriver à la maison – la maison, je le dis sur le ton plein de révérence menaçante qu’on réserve aux films de genre. C’est un lieu déjà peuplé de tous mes fantasmes et mes clichés abreuvés par des heures de visionnage tremblotant – c’est une maison de film d’horreur. La jungle la dévore. Fougères géantes, qui marchent comme une armée furieuse vers les grandes baies, araucarias aux silhouettes d’avalanches, pleins de langues d’épines, sous-bois impénétrable, et la maison – vaste, glacée, humide, toute de bois sombre, remplie de miroirs et d’escaliers, de vitres qui plongent sur les ténèbres moites, planchers où tout résonne et tout s’amplifie, et là, tout près, la caldeira incandescente du Kilauea, Halema’uma’u et ses phosphorescences lucifériques dans le soir, son flot continu de vog sulfureux et toxique, et le village fantôme de Volcano à la merci de ses colères. That’s the stuff nightmares are made on. Nuit pleine de paupières, comment dormir au bord d’un volcan en éruption ?

"La" maison, au milieu des fougères voraces.

“La” maison, au milieu des fougères voraces.

 

Beauté jurassique des fougères qui se déploient.

Beauté jurassique des fougères qui se déploient.

Hawai’i Volcanoes National Park. Mes mots se délitent au fil de la Chain of Craters Road.
D’abord, marcher vers le Jaggar Museum en longeant l’immense caldeira noire et ocre causée par l’effondrement au quatorzième siècle – imaginer que le canyon faisait autrefois six cent mètres de profondeur, et que d’éruption en éruption, il se comble peu à peu, rempli de lave bouillonnante qui laisse ensuite ce paysage lunaire couvert de craquelures et d’aplats extraterrestres. Au loin, Halema’uma’u fume avec constance, cratère dans la caldeira, petit chaudron opiniâtre.

La caldeira du Kilauea. Volcans d'Hawaï

La caldeira du Kilauea, et le cratère fumant.

Atteindre le Jaggar Museum comme dans un songe nimbé de souffre – là-bas, toucher les bombes volcaniques, les cristaux, les larmes et les cheveux de Pele, voir se déployer tout le panthéon hawaïen sous les pinceaux des artistes de l’île, Pele la sublime, la luxurieuse, Pele et ses cheveux d’incendie et son corps en fusion, Pele l’irrésistible, l’irrépressible, et sa sœur la mer, et son amant rieur, dieu des cascades et des prairies, et toute la cohorte de ses admirateurs, dieu du tonnerre, dieu requin des profondeurs, une explosion sensuelle et cosmique. Continuer vers le Kilauea Iki, et voir le lac de lave qui a mis trente ans à refroidir vraiment, et les humains microscopiques au milieu du chaudron.

L'ancien lac de lave.

L’ancien lac de lave.

 

Quand le lac de lave était encore brûlant.

Quand le lac de lave était encore brûlant.

Vers le bout du monde : la fin de la Chain of Craters Road

Marcher dans l’immense tube de lave aux parois de château de sable léché par la marée. Sauter à la marelle de cratère en cratère, parfois crépus et hérissés de laves a’a, parfois lisses et onctueux, comme des pattes d’éléphant dessinées à la spatule, quand ce sont des pahoehoe qui mollement s’étalent. Imaginer le spectacle, au moment de l’éruption – les Niagaras de lave incandescente, les Mississipi de feu, un torrent de magma, large comme dix fois mon Rhône familier, qui roule vers la mer. Plus on avance vers elle et plus le paysage se fait apocalyptique – la coulée recouvre des hectares et des hectares à perte de vue, tout n’est que champ de basalte fondu, brûlant et frémissant de fumée au soleil à son zénith (toutes mes photos ressemblent à des mirages, la chaleur est telle que l’image se brouille, que la lave semble se mouvoir encore – persistance des fantômes sur film sensible). Imaginer le déluge, la houle immense de lave – échouer. Tout est brûlant, tout est terrible. Pas une plante ne survit. Paysage impitoyable, entièrement minéral, noir de sang.

Cordées de lave, comme enflammées à nouveau par le soleil à son zénith - chaleur écrasante qui monte du sol, brume et vertiges. Volcans d'Hawaï. Hawaii Volcanoes National Park

Cordées de lave, comme enflammées à nouveau par le soleil à son zénith – chaleur écrasante qui monte du sol, brume et vertiges.

Tout au bout de la route, l’arche sculptée dans un océan déchaîné. Les vagues s’engouffrent entre ses colonnes, viennent frapper la lave – peu à peu, des plages de sable noir surgissent au milieu de nulle part.

La lave à perte de vue, et la mer.

La lave à perte de vue, et la mer. Au coeur de l’Hawaii Volcanoes National Park, la démesure

Je regarde encore le Mauna Loa. Toute la lave que je vois autour de moi, ces kilomètres-Pompéi, c’est celle du Kilauea. Il faut imaginer : le Mauna Loa à l’air si impassible, le géant oblongue tout bleu de petits nuages, contient dans le secret de ses chambres magmatiques dix fois, cent fois, mille fois la lave du Kilauea. Il faut le savoir : il va se réveiller. Demain, dans dix ans, dans cent ans – mais pas plus tard. Son heure approche. Et la grande île sera submergée par le feu.

Arche de lave au bout de la Chain of Craters Road. Volcans d'Hawaï.

L’arche de lave, au bout de la Chain of Craters Road.

Le cratère d’Halema’uma’u au cœur de la nuit – soudain je sais pourquoi je suis venue au bout du monde. Dans la nuit profonde et sans étoiles, saturée de vog, la lumière rouge du cratère qui crache ses bouffées de souffre, le brasier que l’on voit à des kilomètres dans le noir, qui semble changer l’espace en une mer liquide irrésistiblement aspirée par son maelström flamboyant. Personne ne peut détourner le regard. Comme toute la richesse intérieure d’un humain semble vaine et dérisoire à Hawai’i – l’expérience du sublime est si radicale qu’elle en confine à l’absurde. Mes bricolages de culture et de sens se pulvérisent à l’épreuve de la démesure. Aucune substance ne garde ses propriétés dans le feu du cratère. Sous le Mauna Loa, les chambres magmatiques sont pleines, des milliers et des milliers de lave en fusion sous le profil bombé du bouclier déposé sur la plaine, et il suffira d’un tressaillement pour que les geysers ardents fusent jusqu’à la cime des plus hauts arbres, que les déluges de basalte en fusion ravagent l’île entière, que toute trace des œuvres humaines s’abîme dans le feu des entrailles – à quoi bon ? Et l’océan – les raz de marée qui menacent, les vagues plus hautes que des immeubles qui menacent de balayer les terres immergées, de venir rendre à la mer cette île que les volcans lui ont arrachée, ces murailles d’eau que rien n’arrête, demain peut-être, ou le jour d’après, mais cela viendra. Un bébé qui naît aujourd’hui verra avant la fin de sa vie le Mauna Loa exploser et le tsunami balayer l’île, ce n’est pas une statistique, c’est une loi irréfutable. Trouver refuge sur les pentes froides des volcans éteints ? Mais sur les cimes glacées du Mauna Kea, c’est le vertige le plus poignant qui déchire le cœur. Cette densité lumineuse infinie – ce ne sont plus des étoiles qui piquètent le ciel, c’est une armada de navires célestes, des voiles de lumière sans fin, des villes et des océans de galaxies et constellations telles qu’on n’en a jamais vues – et ces myriades sont mortes, ces millions d’yeux qui me transpercent sont ceux de spectres jetés à travers le vide intersidéral, mues et reliques d’astres déjà consumés ? L’univers semble s’ouvrir grand sous mes yeux et ce n’est qu’une chute sans fin à travers des milliards et des milliards d’années de ténèbres sans visage. volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï

volcans d'Hawaï. Cratère du Kilauea la nuit, Halemaumau.

Le cratère incandescent, la nuit.

Je ne sais pas si Hawai’i m’aura permis de consentir à l’anéantissement. Mais elle m’aura enseignée l’infinie beauté du diable et de la chute. volcans d’Hawaï

Au bord de la caldeira du Kilauea. Volcans d'Hawaï.

Au bord de la caldeira.

 

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