Ces touristes qui raffolent de la misère : billet énervé-
Dans ce billet énervé, on parle des touristes qui recherchent sciemment la misère, par mesquinerie ou par prétendue « quête d’authenticité », et qui s’offusquent quand le pays ose se développer. Il sera question d’ethnocentrisme, et du danger qu’il y a à considérer que le monde entier est là pour satisfaire les envies d’évasion des occidentaux fortunés. Ceci est un coup de gueule contre ceux qui trouvent que la mortalité infantile et le manque d’accès à l’eau potable, c’est folklorique.
Le Costa-Rica, « pays de merde » ?
Tout est parti d’un article de blog qui a suscité de vives réactions sur Twitter, et qui m’a ulcérée. Je ne vous mets pas le lien ici : je n’ai pas envie de faire de la pub à ce texte, ni de rentrer dans un « règlement de comptes à OK Corral » en lançant les fauves contre l’auteur (qui a, par ailleurs, un joli blog que j’aime bien). Ce n’est pas une question de personne, c’est une question de principe.
Il s’agissait d’une longue tirade contre le Costa Rica, « pays de merde », « blacklisté », « à fuir ». Mais qu’avait donc commis le Costa Rica de si grave pour irriter notre backpacker de la sorte ? Très simple : le Costa Rica avait osé devenir un pays développé.
Impossible de camper n’importe comment « à l’arrache », il fallait payer. Impossible de rentrer dans les parcs naturels sans ticket, de squatter n’importe où, de dormir sur la plage en faisant caca dans les dunes. Ces Costa-Ricains avaient osé développer des infrastructures touristiques, et organiser les flux de voyageurs. Notre voyageur racontait fièrement avoir dénoncé un hôte Coachsurfing qui avait osé lui demander des frais de participation au ménage, trahissant l’esprit du coachsurfing, qui est la gratuité totale. (J’adore, moi, un Européen qui dénonce un Costa-Ricain chez qui il a dormi et qui a osé lui demander quelques dollars.) Et en plus, les gens osaient parler anglais aux touristes – quel manque d’authenticité. Le pays était devenu insupportable : il fallait respecter des règles, payer, renoncer à se comporter comme un conquistador arrivant dans une terra nullius avec sa tente de camping.
Comme en France, en résumé, cet autre pays de merde où il y a des règles à respecter.

Toucan (de merde), un des emblèmes du Costa Rica, photo Pixabay
Au Costa-Rica, notre ami aventurier préférait le Nicaragua, où il était possible de ne pas débourser un centime, vivre de débrouille, où tout est « cheap », chaotique et « authentique ». Le Nicaragua, ce paradis qui est un des pays les plus pauvres d’Amérique centrale, avec un indice de développement humain à 0,63, un PIB très faible et une grande vulnérabilité aux aléas climatiques. Facile, pour un jeune Européen disposant d’une monnaie forte, de se sentir privilégié dans ces conditions. Et malgré la beauté bien réelle du Nicaragua, pays qui mérite lui aussi d’être exploré et dont je comprends l’attrait visuel, l’ériger en pays modèle face au Costa Rica me paraît très problématique. On dirait que cela signifie :
Surtout, empêchons les pays pauvres de se développer, car cela pourrait freiner nos envies d’aventure.
Le goût malsain de la misère
Cela m’a rappelé une conversation d’adultes que j’avais entendue petite. Ma mère discutait avec des gens qui revenaient du Népal, et qui racontaient d’un air catastrophé qu’un petit village montagnard enclavé bénéficiait désormais d’une route de desserte. Les gens commençaient à être raccordés à l’électricité, des objets modernes apparaissaient dans le village. « Bientôt toute l’authenticité aura disparu », disaient-ils, « et les gens perdront ce mode de vie simple dont nous avons tant à apprendre ». Ma mère, qui a passé sa vie à travailler sur les questions de développement, essayait de leur expliquer que l’enclavement, c’est la mort. Ce sont les gamins malnutris, le manque d’accès à l’eau potable, les femmes qui meurent en couches parce qu’elles ne peuvent pas accéder à un hôpital en cas de complications à l’accouchement. C’est facile de louer « ceux qui sont heureux avec rien », nous qui avons tout. Pendant que nous revenons de nos voyages les yeux remplis d’exotisme, et retrouvons nos jolies maisons chauffées, avec WC et robinets, eux vivent au quotidien la dureté de ce mode de vie qui nous semble si charmant.
Oui, la misère, c’est exotique.

Et ne parlons pas du complexe du sauveur, “l’Afrique a besoin de mon aide”. Photo extraite de la parodie hilarante Who Wants to Be a Volunteer, visible ici
Je ne dis pas qu’il n’y a pas de joie de vivre chez les pauvres de ce monde. Moi aussi, j’ai voyagé dans des pays défavorisés, et j’ai vu les images d’Epinal, les gamins maliens pieds nus qui rient aux éclats, les pêcheurs d’Haïti grillant les poissons sur la plage, et toute la beauté des gestes ancestraux. J’ai beaucoup de respect pour les modes de vie traditionnels, et je sais bien que nous, riches Occidentaux, n’avons pas le monopole du bonheur. J’aime les récits de voyage qui ouvrent des fenêtres sur ces autres vies.
Mais je refuse l’idéalisation de la pauvreté, et l’aveuglement face à la dureté de ces modes de vie. Je suis toujours mal à l’aise quand je vois des Blancs privilégiés ériger des gosses malnutris et analphabètes en maîtres à penser, hérauts de la « vie simple » et de l’« authenticité », alors qu’ils ne voudraient pas une seconde supporter leur quotidien. Je déteste l’idée que les pays pauvres devraient être un terrain de jeu pour les Occidentaux, comme si ces gens n’étaient pas des vraies gens, avec des besoins et des aspirations, mais des paraboles censées nous édifier quant au véritable sens de la vie.
En tant que citoyens du monde, notre souhait pour eux doit être très clair : le développement. Le tourisme peut y aider. Ou pas.

Victime de son succès, Bali a un énorme souci d’ordures à gérer. Les plages sont jonchées de détritus. Photo AFP
Costa Rica trop touristique ? Bénéficier du tourisme, ou le subir
Laissez-moi reparler deux secondes du Costa Rica, où j’ai eu la chance de séjourner il y a quelques années, et qui était aussi beau, dépaysant et agréable qu’on le dit partout.
Le Costa-Rica fait partie de ces pays qui ont eu l’intelligence d’axer leur développement sur un tourisme durable, le plus respectueux possible des ressources naturelles du pays, plutôt que de subir le tourisme de masse. Ils ont compris que leurs parcs naturels, la beauté de leurs forêts et de leurs plages, étaient leur meilleur atout, et qu’il fallait le mettre en valeur. Ils ont donc décidé de jouer à fond la carte « tourisme vert », avec des écolodges, des hébergements certifiés tourisme responsable, etc.
Est-ce qu’il y a du greenwashing et du business là-dedans, est-ce qu’on fait payer un peu cher au touriste sa bonne conscience écolo ? Bien sûr. Est-ce qu’on peut en vouloir à un pays de prendre en main son développement, de maîtriser la manne touristique de façon à préserver ses ressources et générer des revenus stables et durables ? Bien sûr que non. Le pays fait de son mieux, avec tous les défis que cela suppose, et est effectivement devenu très touristique.
Si le sujet vous intéresse, Seb des Globes blogueurs a écrit un article passionnant sur le paradoxal « tourisme vert de masse » au Costa Rica.

Le volcan Arenal, et la forêt qui l’entoure, photo Pixabay
Le Costa Rica a décidé de profiter du tourisme, et non de le subir. Beaucoup de pays n’ont pas eu cette chance. Vous savez ce qui se produit quand le tourisme de masse déferle sur un pays sans aucun contrôle et sans les infrastructures adéquates : urbanisation sauvage, mauvais traitement des eaux usées, épuisement des ressources, pression très forte sur le milieu.
Pensez à Bali ou à la Thaïlande, pays qui a la réputation de paradis des backpackers, car c’est cheap et fun. La Thaïlande est devenue la destination numéro un des jeunes cons qui veulent en avoir un maximum pour leur argent (no offense, je sais qu’il y a AUSSI des gens très bien qui vont en Thaïlande). Le résultat ? Prostitution des mineures, tigres drogués à caresser, balades à dos d’éléphants dressés à coups de barres de fer, drogues, îles croulant sous les ordures, milieux ravagés. La Thaïlande est un pays qui a été sacrifié au tourisme de masse incontrôlé, transformé en vaste cour de récréation pour Occidentaux qui ont envie de faire tout ce qu’ils s’interdiraient de faire chez eux.

Cette photo fait partie des premières mises en valeur dans la galerie du site “Full Moon Party Thailand”. J’imagine qu’attirer les cons est leur stratégie marketing primordiale.
Ethnocentrisme et indifférence : les voix des autres
Et de tels comportements peuvent créer de profonds ressentiments, Je lisais récemment le billet (en anglais) d’une blogueuse originaire des Philippines , qui dénonçait l’attitude des occidentaux en Asie du Sud Est. Elle ne supportait plus de voir les Blancs se croire en terrain conquis, penser qu’on peut acheter tout et n’importe quoi parce qu’on a des dollars, et se féliciter du sous-développement de certains pays parce que cela les rendait abordables à leurs bourses. Elle avait l’impression d’un profond ethnocentrisme et d’une indifférence totale à la vie des gens qui vivent là-bas. Elle parlait aussi de son expérience de voyageuse philippine, qui gagne sa vie dans une monnaie bien plus faible que l’euro ou le dollar, doit bien plus économiser que nous pour le même voyage, et pour qui l’Asie n’est pas si bon marché. Elle évoquait le caractère insurmontable du coût de la vie dans certains pays, comme l’Australie, la difficulté d’obtenir des visas pour d’autres, et son agacement face à nos certitudes occidentales.
« Vends tout et voyage ». Et si tu n’as rien à vendre, parce que tu n’as rien à la base ? « Pour voyager, il suffit de le vouloir. » Et si ton passeport ne te permet pas d’obtenir les visas désirés ? « Le monde est un livre, et ceux qui ne lisent pas n’en lisent qu’une page. » Est-ce que cela signifie que ceux qui ne peuvent pas voyager sont moins dignes de respect ? J’ai trouvé son témoignage important, car l’immense majorité des blogs de voyage sont tenus par des occidentaux, munis de passeports forts et de monnaies fortes. Entendre la voix des « autres », au lieu de les transformer en décor des pays que nous collectionnons, c’est passer de l’autre côté du miroir.
Et c’est pourquoi je voudrais finir cet article en citant une autre voix qui m’a ébranlée.
Arrêtez d’idéaliser Cuba
Chez nous, Cuba est une destination de voyage appréciée. Nombre de voyageurs ont envie de voir de leurs propres yeux ce pays atypique. Leur voyage n’est pas un acte d’adhésion : ils ont tout simplement envie de découvrir cette enclave tenue loin du monde. Mais d’autres y voient aussi un idéal politique, une source d’inspiration. Porter un tee-shirt Che Guevara est une pratique standard chez les ados, et même Ségolène Royal n’a que des mots gentils à dire sur Fidel Castro, ce grand homme qui a emprisonné son peuple pendant soixante ans. Les violations des droits de l’homme ? Pfff, foutaises. Vous trouverez toujours des gens qui reviennent de Cuba et qui vous disent que les médias exagèrent, qu’ils y sont allés, eux, et qu’ils ont vu des gens très gentils et très heureux et que le totalitarisme, au fond, c’est sympa. Je n’ai jamais été portée par la Cubamania, car j’avais lu Zoé Valdès, et c’est le genre d’expérience qui vous calme. Les dizaines de milliers de Cubains exilés ont plus de choses à dire que moi.

Le genre d’images qu’on vient chercher à Cuba, photo Pixabay
Plutôt que d’émettre mon jugement de Française qui n’y connaît rien, je voudrais vous encourager à lire cet article de Natalie Morales, « Please stop saying you want to go to Cuba before it’s ruined ». Le pitch ? Natalie Morales s’insurge contre tous les gens qui disent vouloir aller à Cuba très vite, « avant que le pays soit gâché », comprendre, qu’il s’ouvre au monde et qu’il change, que les vieilles voitures et les trucs décrépis couleur locale disparaissent. Natalie Morales s’interroge :
« Qu’est ce qui va gâcher Cuba, à votre avis ? L’eau courante ? La nourriture disponible en quantité suffisante ? La liberté d’expression ? Les medias et internet libres ? L’accès à un service de santé digne de ce nom ? Vous voulez aller à Cuba avant que les bâtiments soient réparés ? Que les gens puissent vivre de leur salaire ? Ou avant que le régime communiste oppressif soit renversé ? Dépêchez-vous d’aller observer ces êtres humains dans cette capsule temporelle qui a été créée juste pour vous, pour que vous puissiez poster une photo #nofilter sur Instagram ».
Le reste de l’article détaille de façon éloquente et précise la dureté de la vie à Cuba, les pénuries, les restrictions, les salaires misérables, la dictature et le caractère absurde d’une richesse existante, mais inaccessible à la population. La conclusion est puissante, et n’appelle pas au boycott de Cuba, mais à une prise de conscience et à une attitude authentiquement responsable :
« Allez à Cuba, si vous en avez envie, mais soyez conscients de ce qui s’y passe. Essayez, si vous le pouvez, de loger chez les gens, et non dans les hôtels, afin de mettre un peu moins d’argent dans les poche de Castro [c’était avant sa mort]. Demandez aux gens de vous raconter ce qui se passe vraiment… pas ce qu’ils sont supposés vous dire. Oui, les choses changent à Cuba, et peut-être qu’au lieu d’essayer de voir Cuba avant le changement, vous pourriez en faire partie. Et pour l’amour de Dieu, arrêtez de porter ces putains de tee-shirts du Che. »
Je crois que c’est ma résolution 2017 : couper court aux réflexes coloniaux, et écouter davantage les voix des pays que nous visitons. Plutôt que aveuglés par notre besoin de divertissement et d’exotisme, essayons de comprendre ce que les pays ont envie d’être, et non ce que nous voulons qu’ils soient.
N’hésitez pas à participer au débat, je serais très heureuse d’avoir votre avis.

Epinglez moi.
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