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7 décembre 2015    /    

Le MUCEM: la Méditerranée souriante-

Nous sommes au lendemain du premier tour des élections régionales, et le FN a encore une fois été « premier parti de France », et risque bien de s’emparer de la région que je chéris le plus, Provence-Alpes-Côte d’Azur. Quand j’entends discourir celle qui risque d’être notre présidente de région, je secoue la tête, et je me demande quel degré de désespoir et d’impuissance il nous a fallu atteindre pour que les gens en viennent à considérer que c’est elle, l’alternative. Que c’est elle, avec son programme décousu et incohérent, ses références moyenâgeuses, son mépris du droit des femmes, sa stigmatisation de l’autre, son inexpérience, son équipe de bras cassés, qui sera à même de nous sauver. Il nous a fallu tomber bien bas. J’ai le sentiment d’une faillite de la politique, d’une impasse. Et au final, je suis moins en colère contre les électeurs du FN que contre tout ce qui les a poussés à mettre ce bulletin dans l’urne – des années de marasme, de chômage et de précarité, de sentiment d’impuissance. Mais ma Provence en bleu marine, oui, cela fait mal. J’entends déjà ceux qui disent que sur l’hexagone, il faudrait couper les deux pointes, raboter le nord et le sud pour se débarrasser des crétins arriérés, comme sur un fruit pourri. Entendre cela me désole. Parce qu’on perd notre temps à mépriser les électeurs du FN au lieu de résoudre les causes de leur mal-être et de leur colère. Mais aussi parce qu’ils ne voient pas, les électeurs FN, à quel point leur vote leur fera du mal, nous fera du mal, en chassant les entreprises, les investisseurs, les touristes effarés. En faisant de nous l’étendard de la peur et du rejet. Je n’ai pas envie que ma Provence prenne le visage de Marion Maréchal-Le Pen. Et aujourd’hui, j’ai envie de parler de ma Provence à moi. Je veux me souvenir d’une balade à Marseille, en août dernier, pour explorer un lieu qui symbolise tout ce que le FN déteste, la curiosité de l’autre, la culture, et une histoire de France qui se souvient que notre pays n’a pas grandi refermé sur lui-même, mais dans l’échange perpétuel : le MUCEM, le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Le MUCEM, ou la Méditerranée souriante.

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Depuis le pont qui relie le MUCEM au Fort Saint Jean, vue sur le musée et sur la cathédrale

Le MUCEM est né quand Marseille a fait peau neuve. D’immenses travaux ont eu lieu sur la place qui jouxte le vieux port, et ont changé le visage de la ville. J’ai le souvenir de Marseille avant le chantier, de la cathédrale de la Major sale et noircie, enchâssée entre des autoroutes vrombissantes, et du vieux port qui croupissait. Aujourd’hui, cet espace est transfiguré. L’autoroute est engloutie sous des tunnels, la cathédrale nettoyée trône autour d’une esplanade resplendissante, immensité de blanc qui sous le zénith ferait presque contracter la cécité des neiges. Face à elle s’est ouvert le musée Regards de Provence, et à l’autre bout de la place étincelante, comme une extension en gravier blanc du parvis de marbre, s’élève le Mucem avec son architecture aussi étrange que belle, comme une tresse d’algues échouée sur la grève, ou une tonnelle nouée de varech. Cette architecture est un hommage vivant à la mer.

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Depuis le parvis de la cathédrale, vue sur le MUCEM.

 

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“Lumières du Sud” – pourvu qu’elles brillent dimanche prochain !

Dans le hall d’accueil, des malles sont empilées, comme les caisses au fond de la cale d’un navire, et chacune d’elles abrite un écran sur lequel palpitent des images de vagues, d’écume, d’eau vivante, avec des citations en latin, en hébreu, en arabe, en grec, et d’autres langues encore.

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Dans le hall du MUCEM.

Il faut monter sur les toits du musée pour apprécier la beauté de cette construction parfaitement en harmonie avec la ville, cette poésie urbaine en bord de mer. Au sommet du Mucem, les vagues de béton gris projettent une ombre ondulante sur une belle terrasse où les gens boivent un verre, et une passerelle jetée au-dessus du port mène au fort Saint-Jean. La couleur de l’eau en contrebas est étonnamment claire et vive, un bleu vert vibrionnant de nuances. Deux gardes sur la passerelle sont postés là en permanence pour dissuader les gamins de répondre à l’injonction « eh Kevin, vas-y saute ! » hurlée vingt mètres plus bas. Il n’y a que deux ou mètres de profondeur – l’an dernier, plusieurs kamikazes se sont gravement blessés.

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Baignade sous le pont.

 

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La terrasse.

Les remparts du fort Saint-Jean ont été recouverts d’un jardin des senteurs, les toits moutonnent comme un champ écrasé de soleil ; toutes les plantes du bassin méditerranéen que je connais sont là, et tant d’autres que je découvre, comme ces « plantes de la Saint-Jean », cueillies au matin du solstice, encore couvertes de rosée, et à qui on attribue un puissant pouvoir de guérison.

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Jardin des senteurs.

La vue sur le vieux port, sur la colline de Notre Dame de la Garde et sur les îles du Frioul est étourdissante. Tout près se dresse le château d’If, au nom si célèbre et si mythique que même les étrangers l’évoquent avec enthousiasme – pouvoir de la littérature, d’Alexandre Dumas et de Victor Hugo.

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Au fond sur la colline, Notre Dame de la Garde.

En visitant le Mucem, je suis envahie d’un sentiment presque religieux, et je comprends à quel point ce musée était indispensable et salutaire. Il se tient à la proue de la grande capitale du sud, qui redevient ainsi son phare culturel, inspirateur d’un profond sentiment de communion avec tous les peuples de la mare nostrum. Pas une seule fois les migrants ne seront évoqués, et pourtant on ne pense qu’à eux, tout le temps, avec un sentiment de fraternité meurtrie, à ceux qui meurent dans l’eau où nous prenons des vacances, et changent le berceau de nos mondes en cimetière honteux. Nos mondes sont à jamais liés, ils ont grandi ensemble, notre civilisation a éclos sur les rives de la « mer du milieu », dans les cales des bateaux qui vont d’un port à l’autre, et tissent ce réseau vivant entre l’Orient et l’Occident, l’Europe et l’Afrique. La galerie de la Méditerranée, l’exposition permanente, retrace ce maillage étroitement noué par les siècles et les siècles.

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Des gens qui se croisent sur les pontons du MUCEM, par un jour d’automne – photo prise par ma tante, Florence Brunel, et que j’ai tout de suite adorée, car elle dit le mouvement et le mélange.

En ce mois de juillet 2015, date de ma visite, le musée abrite plusieurs expositions temporaires, une sur la Tunisie contemporaine, une sur les lieux saints partagés, et une qui me fascine, Migrations divines. Le panorama de l’Antiquité vivante se déploie sous mes yeux, Grecs, Perses, Latins, Etrusques, Egyptiens, dont les Dieux voyagent, se partagent et se transforment. Tout commence avec ces dieux innommés d’il y a quatre mille ans, exhumés des sables de la Syrie et d’ailleurs, dont nous ne savons rien, mais dont les figures solennelles et étranges me frappent, comme ce Dieu à la face de hibou qui porte une ribambelle d’agneaux sur ses épaules. Un berger, deux mille ans avant le Christ.

Un dieu chargé d'agneaux, vieux de quatre mille ans.

Un dieu chargé d’agneaux, vieux de quatre mille ans.

Puis viennent les dieux de l’Egypte ancienne, et leurs fabuleuses silhouettes hybrides. Les déesses lionnes deviennent chattes quand on les amadoue, il y a des dieux cobras, chiens, ibis, et tant de créatures mélangées, chimères et sphinx au regard insondable. Longtemps avant Jésus, déjà Osiris démembré, recousu par Isis qui le ramène à la vie, dit la victoire sur la mort et l’éternité des formes.
Puis ce sont les dieux des Grecs et Romains, dont les mythologies sont familières à tous les écoliers, tant nous avons baigné là-dedans – nous les reconnaissons tous, Athéna casquée, Zeus et son éclair, Poséidon et son trident, les Vénus anadyomènes, les Héraclès au regard martial, et Déméter pleurant sa fille enlevée dans le monde souterrain. Enfin arrivent les cultes à mystères et le syncrétisme de l’antiquité tardive – Isis, Mithra, Cybèle, ces « cultes du salut » qui sont le terreau du christianisme, en promettant pour la première fois la résurrection, la vie après la vie, par des rites voilés d’un nébuleux secret.
Les cartes replacent cela en contexte. 1500 avant JC : Mycéniens en Grèce, Mitanni, Assyrie et Babylone aux rives de l’Asie mineure, l’Egypte impériale le long du Nil. 500 avant Jésus Christ : l’immense empire perse va jusqu’à Louxor, la Grèce entre Athènes, Sparte et Syracuse, et l’Italie étrusque. 323 avant Jésus Christ : seule l’Italie romaine résiste à l’empire d’Alexandre qui englobe Byzance, Ephèse, Louxor, Jérusalem, Babylone, Uruk, Persépolis, et va jusqu’à Gandhara – ramenant à nous les Dieux de l’Inde. Début de notre ère, carte des cultes à mystères sous l’empire romain : Isis et Mithra sont partout, de la Galice espagnole à l’Ecosse, du Pakistan à la Pologne. C’est le syncrétisme merveilleux de l’Antiquité tardive. Je retrouve Mithra, le Dieu au sang du taureau sacrifié qui promet la renaissance ; Isis, celle qui ressoude les corps et rend la vie ; Cybèle, la mater magna, mère de la nature, des dieux et des mondes, tous promettent la délivrance. Ces dieux ressemblent à des hommes – à des voyageurs. Je les imagine tous, emballant leurs attributs et leurs totems, prenant leur passeport sous le bras et mettant les voiles, allant de port en port, de ville en ville, changeant de forme et de nom au fil des rencontres, tous à la recherche du même secret. Ces dieux disent l’immortalité de l’espoir. Ils sont tous en quête de l’horizon lointain, de la vie meilleure. Ces dieux qui ont autant de visages qu’il y a de peuples et de langues sont des dieux migrants, qui attendent la terre promise et le ciel sans limites. Cette exposition s’arrête avec le Christ, mais je le sais déjà : les saints chrétiens et les sages musulmans sont eux aussi des voyageurs. Mages en fuite sur la route de l’exil, femmes jetées sur des barques sans rames qui arrivent miraculeusement à bon port, sanctuaires reculés en terre étrangère : nos « religions du livre » sont aussi nées de pérégrinations et de vents favorables. Je voudrais que Marion Maréchal-Le Pen, qui brandit son catholicisme comme un bouclier contre l’Autre, aille voir le MUCEM.

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Vue sur les îles du Frioul, depuis Notre Dame de la Garde.

Après une marche dans le vieux port, je gravis la colline de Notre Dame de la Garde, dite aussi la « Bonne Mère », la dame blanche qui règne sur Marseille. Les vues sur la ville sont étourdissantes, tout s’offre à mes yeux, le port, l’archipel du Frioul, les montagnes et la mer, l’immensité galopante de la deuxième métropole française. On y célèbre une messe devant une assemblée essentiellement africaine. Ceux qui chantent Jésus et le prient avec ferveur dans l’église la plus célèbre de Marseille, symbole de la ville, ce sont des hommes et des femmes à la peau noire, manifestement transportés par la piété qui les anime. L’atmosphère de cette messe très africaine me touche, cette joie qui rappelle les cérémonies évangéliques et remodèle le catholicisme assoupi. C’est aussi ça, la Provence d’aujourd’hui : une église noire  et joyeuse sur la plus haute colline.

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Notre Dame de la Garde.

La nef est pleine de bateaux, ex-voto montés en guirlande, le symbole de cette église de marins. Ces bateaux jetés dans le vide portent l’espérance, disent « garde moi des tempêtes et mène moi à bon port » ; nous aussi, nous sommes embarqués, en partance pour un horizon incertain. Je ne sais pas bien si je suis chrétienne, moi qui aime la beauté des églises sans être baptisée, mais ce soir, je retournerais bien à la Bonne Mère, poser un petit bateau au milieu des cierges, et espérer que de bons vents porteront le navire France.

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La nef de la “Bonne Mère” et ses ribambelles de bateaux.

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9 commentaires pour
“Le MUCEM: la Méditerranée souriante”

  • MERCI pour cette ballade à Marseille où je me sens si bien, à cette promenade au MUCEM que j’ai tant aimé, en implorant tous les Dieux que le FN ne soit jamais élu.

  • Je me joins à vous dans cette prière ! Merci pour votre commentaire.

  • Bravo pour ce blog que je viens de découvrir ce vendredi 28 Octobre 2016, grâce à la très belle émission “Midi en France” que je suis chaque fois que je peux, cette semaine dans la Drôme, à Valence, portes de la Provence précisemment. De Marseille où je suis né, ou bien PACA plus généralement, je ne manque pas de parler. Il n’y a pas que “plus belle la Vie” pour ceux qui ament, moi, j’ai aimé aussi sur France 5, passé la semaine dernière, “Echappées belles” qui justement se passait à Marseille, que je conseille de voir et que je reverrais, c’est sur. Frédéric, professeur à 10 000 Km de Marseille, sur l’île de la Réunion, qui faisait partie de l’académie d’Aix-Marseille jusqu’en 1983. Faut le savoir. Bravo encore, bonne continuation à toute l’équipe même en heure d’hiver dimanche prochain, jour d’Haloween en plus, c’est le hasard du calendrier.

  • Cher Frédéric, merci pour ce message adorable ! Je ne savais pas du tout que la Réunion faisait partie de l’académie d’Aix Marseille, cette incongruité exotique me fait sourire. Nous avons l’amour de la PACA en commun ! J’adorerais en savoir plus sur votre vie à la Réunion. Comment est la vie loin de Provence, sur la belle et sauvage Hawaï de l’Océan Indien ?

  • la visite au Mucem est prévu
    j espère venir à Marseille en 2017
    cette fois ci je vais essayer de mieux m organiser

  • ah génial ! tu vas te régaler, c’est un endroit unique ! je pense que tu seras conquise.

  • […] Je veux continuer d’explorer la Méditerranée et ses îles, imaginer les sillages de ces bateaux chargés d’amphores qui traçaient les contours du monde antique. J’ai envie de retourner au MUCEM. […]

  • Bonjour,
    Je viens tout simplement mais très sincèrement, vous souhaiter le meilleur pour cette année 2019.J’espère que vos proches et vous même connaîtront les petits et les grands bonheurs de la vie.Je vous souhaite également d’avoir le minimum de contrariétés, inévitables malheureusement.
    Belle et heureuse année 2019.
    P.S : mes voeux pour MMLP, cette cruche,ne seront pas de la même nature évidemment.

  • Un grand merci pour vos voeux qui me touchent et me réjouissent ! Une très, très belle année à vous.

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