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12 janvier 2023    /    

Sa Meijesté la Meije : rêves, randonnées et ascensions-

La Meije. Si j’avais un tatouage, ce serait elle. Elle me fascine infiniment.
Reine du Dauphiné, dernier sommet majeur à avoir été conquis par des alpinistes – en 1877, près de 100 ans après le Mont Blanc ! -, elle a longtemps résisté aux assauts des ambitieux. Plusieurs Suisses et Anglais parmi les meilleurs alpinistes de leur époque l’ont déclarée imprenable, avant qu’elle décide enfin de s’ouvrir à trois Français. Ce fut une immense fierté nationale pour l’Oisans. Parfois la conquête d’une montagne change la vie de toute une vallée, et c’est ce qui s’est passé ici : cette victoire a transformé le destin de la vallée du Vénéon et de ses habitants.  La Meije est la « montagne du destin » de l’Oisans, mais aussi et surtout la reine du Dauphiné : sa « Meijesté » la Meije.
A titre personnel, mon ascension de la Meije orientale reste mon plus beau souvenir d’alpinisme à ce jour, un moment de grâce pure et de défi personnel accompli qui m’a transcendée. J’aimerais prétendre un jour au Grand Pic et à la traversée intégrale des arêtes, lorsque mon expérience d’alpiniste me permettra d’oser ce défi. Alors je rêve, je rêve à la Meije et lui envoie des mots de passion et de révérence depuis tous les lacs dans lesquels elle se reflète…
Cet article en forme de déclaration d’amour à la montagne vous raconte mon ascension de la Meije orientale, ainsi que de deux belles randonnées d’où vous pourrez admirer la silhouette majestueuse du Grand Pic. Il évoque la beauté des hameaux de La Grave, du jardin alpin du col du Lautaret, ou encore le touchant cimetière d’alpinistes de Saint Christophe en Oisans. Une plongée au cœur des Grandes Alpes, et d’un des massifs les plus emblématiques de la chaîne, avec la Meije pour ange tutélaire…

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La reine Meije et ses glaciers, photographiée en chemin vers le refuge de l’Aigle lors de mon ascension de la Meije orientale en août 2021
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La Meije en automne
Lever de soleil au sommet de la Meije orientale : mon plus beau souvenir en montagne à ce jour
meije orientale nuit au refuge de l'aigle
Sur les flancs de la Meije, dormir au refuge de l’Aigle

La conquête de la Meije : impossible n’est pas français

Sa Meijesté la Meije, reine du Dauphiné, dernier sommet majeur des Alpes à être vaincu, garde son aura particulière. Vous connaissez l’obsession des alpinistes pour la barre des 4000 mètres. Qui connaît la Meije sait combien cette marotte est vaine. La Meije n’atteint pas cette limite arbitraire – son Grand Pic culmine à 3983m. Pourtant, la monstresse aux dents tranchantes, corsetée d’immenses langues glaciaires fondant comme des corbeaux blancs sur les royaumes des hommes, est la plus terrible, la plus convoitée des montagnes du Dauphiné, sa reine. Vaincre la Meije fut un des plus grands exploits des alpinistes. On estime d’ailleurs que la traversée des arêtes de la Meije est une course bien plus difficile que l’accession au Dôme des Ecrins, le plus haut sommet du massif à 4102m. 4000 mètres ? Quelle importance. La puissance de la Meije ne se laisse pas réduire à une banale décimale de la circonférence terrestre. Son royaume n’est pas de ce monde : elle trône dans les cieux.

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Au sommet de la Meije orientale, le royaume céleste


Fascination Meije : récits de randonnées autour de la Meije et d'une ascension de la Meije orientale en alpinisme.
La Meije vue depuis la Sarenne, à l’Alpe d’Huez

Pour comprendre ce que la conquête de la Meije a signifié pour la France, pour l’Oisans, et dans l’histoire de l’alpinisme, il faut lire le sublime roman d’Isabelle Scheibli,« Le roman de Gaspard de la Meije ». C’est un des plus beaux livres de montagne que j’aie lus, et je vous le recommande mille fois.
Isabelle Scheibli nous ramène dans les années 1870, du côté de Saint Christophe en Oisans. Difficile d’imaginer la misère qui règne alors dans la sublime vallée du Vénéon, la lutte quotidienne des paysans montagnards contre un milieu hostile et violent, contre la faim, le froid, les avalanches et l’extrême pauvreté. Presque toute la montagne française est alors un milieu d’une grande âpreté, où personne ne vient vivre de son plein gré, et où on ne peut subsister qu’à condition d’y être né et d’avoir hérité de ses ancêtres le talent et la robustesse nécessaires à sa survie. Certaines vallées sont pourtant mieux loties que d’autres. Chamonix fascine l’aristocratie anglaise depuis la conquête du Mont Blanc par Balmat et Paccard en 1782, et un flot continu d’alpinistes, d’écrivains, d’artistes et de touristes assure une manne financière aux savoyards. En Oisans, massif plus pauvre et qui garde encore secrètes ses beautés touristiques, la vallée de la Romanche et le village de La Grave s’en sortent bien mieux que leurs voisins du Vénéon : la seule route reliant Grenoble à Briançon par le stratégique col du Lautaret passe par La Grave et assure quelques débouchés commerciaux aux paysans et artisans situés sur son tracé. Mais côté Saint Christophe en Oisans, la vallée est un cul de sac, à l’écart des routes commerciales et des flux d’argent.

Pour affronter l’existence, il faut être courageux. Du courage, Pierre Gaspard, qu’on nommera plus tard Gaspard de la Meije, n’en manque pas. Paysan, chasseur de chamois, il conduit ses troupeaux toujours plus haut sur les flancs de la montagne monstrueuse qui jette son ombre sur les hameaux. Côté La Grave, on l’appelle la Meije – un mot occitan qui signifie « midi » et qui précise l’heure à laquelle le soleil à son zénith frappe son faîte. Côté Saint Christophe en Oisans, on l’appelle Le Bec des Peignes, à cause des étranges dentelures qui cisaillent sa silhouette reconnaissable entre mille. A force de conduire ses bêtes dans la montagne, Gaspard a acquis une connaissance intime de la montagne terrible, bardée de glaciers, qui crache ses avalanches et ses séracs sur les vallées. Il est monté plus haut que le commun des mortels sur les flancs de la monstrueuse reine, et connaît des chemins que tous ignorent. Au point de pouvoir devenir le guide d’un jeune alpiniste ambitieux…

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La Meije telle qu’on la voit côté La Grave

En effet, la Meije s’est mise à intéresser les alpinistes en mal de conquête. Près de cent ans après que Balmat et Paccard furent parvenus au sommet du Mont Blanc, les aventuriers ont écumé les Alpes. Le Cervin, considéré comme l’un des sommets les plus ardus de tous, a été conquis en 1865 par une cordée comprenant Edward Whymper et Michel Croz, non sans verser de sang. Ce fut un des premiers grands drames de l’alpinisme, quatre hommes sur une cordée de sept trouvant la mort dans une effroyable chute à la descente de l’arête du Hörnli. Que reste-t-il encore comme trophées à arracher à la montagne ? La Meije, la reine invaincue du Dauphiné. A cette époque, les alpinistes commencent à oser s’éloigner de Chamonix, et découvrent peu à peu les montagnes des Ecrins. Mais la Meije résiste. Des Anglais, des Suisses, s’y cassent les dents. Coolidge atteint d’abord le Râteau, voisin de la Meije, puis le Pic Central, mais non le Grand Pic, le sommet véritable. Plusieurs grands alpinistes mènent des missions de reconnaissance, et déposent un « homme de pierre » à quelques centaines de mètres du sommet. Ils déclarent que personne ne saura aller plus loin. La Meije, disent-ils, est inaccessible.

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Corsetée de glaciers, la Meije trône solitaire
Ascension de la Meije orientale : alpinisme en Oisans
Coucher de soleil sur la Meije


Mais tous partent de La Grave, d’où on voit si bien le sommet. Pierre Gaspard, lui, est d’avis que c’est du côté de Saint Christophe en Oisans et du hameau de La Bérarde qu’il faut partir, que c’est de ce côté-là qu’il faut chercher la faille dans la montagne, la brèche qui forcera le siège de la forteresse Meije. Gaspard a besoin d’argent, mais il y a aussi autre chose dans son cœur – un sourd désir de reconnaissance, un patriotisme indicible. La Meije, il veut que ce soient les Français qui en viennent à bout. Et pourquoi pas, un homme de l’Oisans, mieux encore, un homme de la vallée du Vénéon, la vallée oubliée….

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Pierre Gaspard, père et fils

La première ascension de la Meije, victoire pour l’Oisans

Ce seront trois hommes qui y parviendront, après plusieurs missions de reconnaissance et avec un incroyable courage et sens de la montagne. Gaspard de la Meije, le paysan-guide, chasseur de chamois et prince en haillons de la montagne, son jeune fils, nommé Gaspard, tous deux embauchés par leur jeune client, un aristocrate montpelliérain âgé de vingt-un ans seulement, Emmanuel Boileau de Castelnau, doté d’un véritable pied montagnard et du désir de triomphe propre aux jeunes hommes avides d’exploits.
La cordée fait ses armes en réalisant la première ascension du Dôme des Ecrins, le plus haut sommet du massif, le 21 juillet 1877. Mais ce n’est qu’une mise en jambes pour la Meije.
Le 16 août 1877, ils partent à l’assaut. Le 17, ils parviennent au sommet du Grand Pic, après un bivouac acrobatique et une ascension dont la difficulté vertigineuse a demandé une audace qui continue de forcer le respect – et tout particulièrement avec les moyens de l’époque, notamment les sabots percés de clous pour mieux accrocher les pentes quasiment verticales…
Trois héros français inconnus, là où d’illustres guides et alpinistes suisses et anglais s’étaient cassé les dents. Quelle grande fierté nationale ! Et quel bouleversement pour la vallée du Vénéon, qui gagne soudain ses lettres de noblesse et devient une destination courue des alpinistes, offrant une source de revenus bienvenue aux guides, aux hôteliers, aux commerçants… L’émouvant cimetière des alpinistes de Saint Christophe en Oisans montre combien de familles entières de la région se sont jetées corps et âme dans l’alpinisme, devenant guides de génération en génération, de père en fils.

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Au royaume des nuées, au faîte du Dauphiné

La conquête de la Meije et de ses voisins a continué. Les frères Zsigmondy réussissent la première traversée intégrale des arêtes en 1885. A Saint Christophe en Oisans, le merveilleux musée de l’alpinisme célèbre la mémoire de cette terre devenue une nouvelle Mecque du vertige. A La Cordée, hôtel d’alpinistes historique, résonnent les échos des exploits que le village a inspirés depuis 150 ans. On pourrait passer sa vie à explorer les montagnes de l’Oisans et les Ecrins. Et c’est bien ce que certains font. Les plus assidus, les plus amoureux, auront peut-être le privilège de reposer à Saint Christophe en Oisans, dans un des quatre grands cimetières d’alpinistes d’Europe… Cette rareté met le village sur un pied d’égalité avec Chamonix, Zermatt, Johnsbach en Autriche – sans oublier le cimetière de la Mère Eglise dans Le Dévoluy. Ils sont rares, les lieux où les tombes épousent la forme des montagnes, et disent un amour infini des cimes et de la proximité des cieux.

La Cordée oisans
La Cordée, mythique hôtel d’alpinistes à St Christophe en Oisans

Mon ascension de la Meije orientale, un récit d’alpiniste novice

La Meije me fascine, mais je mesure parfaitement le chemin qui me reste à parcourir avant de prétendre à son Grand Pic et à la traversée intégrale des Arêtes. Bébé alpiniste depuis mon initiation en Vallée Blanche par la compagnie des Guides de Chamonix, j’ai depuis continué à explorer le vertige dans le Vercors, avec l’ascension du Mont Aiguille et la traversée des arêtes du Gerbier. Après avoir dormi au sommet du Mont Aiguille – le roi du Dauphiné à mes yeux, le tout premier sommet vaincu par les alpinistes en 1492, à l’aura mystique –, je rêve de m’approcher de la reine.

Le mont aiguille
Une nuit sur le Mont Aiguille, roi du Dauphiné, au milieu des bouquetins. Après le roi, place à la reine…

A ma descente du Mont Aiguille, début août 2021, je ne rentre pas chez moi. L’adrénaline de l’ascension est encore dans mes veines, je ne ressens pas la fatigue et je veux rester en montagne. Je prends la route de l’Oisans, et encore toute ébouriffée par ma nuit dehors, je vais au bureau des guides de La Grave pour leur demander comment je peux m’approcher de La Meije. On me propose alors une course magnifique : la Meije orientale, avec une nuit au fabuleux refuge de l’Aigle. Le rendez-vous est fixé trois semaines plus tard, tout début septembre 2021. Je rentre chez moi avec des flocons plein les yeux et je m’astreins à un gros programme sportif. Je sais qu’une épreuve physique m’attend. Mais je n’ai que de l’excitation dans le cœur.

La fin août arrive. Après un sublime séjour d’été aux Saisies, où je me suis acclimatée en franchissant plusieurs fois la barre des 2000 mètres, je prends la plus belle route du monde, la route des Grandes Alpes. Dans la lumière de la fin d’été, la traversée des Cerces est d’une beauté indescriptible.

route du Galibier
Août 2021, sur la route du Galibier. Après avoir quitté les Saisies, je prends la route de Villar d’Arène

Et en arrivant au col du Galibier, le plus beau col des Alpes à mes yeux, je la vois enfin : la Meije. Son grand pic darde dans le ciel crépusculaire. J’ai l’impression de venir en procession aux pieds de l’impératrice.

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La Meije et les montagnes de l’Oisans, vues depuis le col du Galibier

Je dors dans un joli hôtel à Villar d’Arène, le Faranchin, d’où je contemple les pentes de la Meije au coucher de soleil. Le lendemain, je me réveille avec le cœur qui bat très fort. C’est le grand jour. Je retrouve mon guide, Philippe André. L’aventure commence.

Nous partons de Villar d’Arène, nous franchissons le Pont des Brebis et nous nous élevons vers la Meije. La longue ascension commence. Nous n’irons pas au Grand Pic, trop difficile pour moi, mais à la Meije orientale, le sommet Est de la Meije, offrant une vue grandiose sur le doigt de Dieu. L’ascension va s’étaler sur deux jours.
Le premier jour est une épreuve d’endurance : 1800D+, avec le matériel d’alpinisme dans le dos. Notre pas est lent et constant. Nous respectons l’horaire et mesurons notre effort. En prenant de la hauteur, le ruban bleu du Vénéon se dessine à nos pieds. Au loin sur la montagne en face apparaît le lac du Goléon, et je me promets d’y revenir un jour en randonnée (je tiendrai promesse : cf la suite de l’article !). Vers 2300m, de sublimes edelweiss viennent réjouir mon cœur. Vers 2700m, c’est le face à face avec les aiguilles d’Arves, trois sœurs qui parlent elle aussi à mon cœur, sainte trinité de beautés savoyardes. Jusqu’ici, ce n’est « que » de la randonnée, longue et caillouteuse, mais sans obstacle technique.

Ce n’est qu’autour de 2900m que les premières difficultés commencent. Nous nous encordons pour franchir des barres rocheuses. Un peu d’escalade, de niveau facile en soi, mais alourdie par le gros sac d’alpinisme, c’est comme si tout prenait plusieurs cotations. Soudain, la dernière barre franchie, la magie apparaît : le glacier du Tabuchet et au-dessus, le grand pic de la Meije, majestueux, auréolé de neige. Nous arrivons dans les royaumes de glace qui gardent la reine. L’émotion est très forte à cet instant. Elle est là, si proche. On chausse les crampons et on traverse le glacier, d’abord sur une vire rocheuse dénichée au sein des glaces par un guide ingénieux, puis au milieu des monstrueuses crevasses. C’est fascinant, c’est magnifique.

ascension de la meije orientale
Apparition de la Meije, magique, majestueuse
ascension de la meije orientale
Effroi des glaciers
Mon guide Philippe André a gravi plus de 300 fois la Meije. Et sans lui, je ne serais jamais parvenue là-haut.

Le but de notre première journée ? Le refuge de l’Aigle, niché à 3400m, tout auréolé de mystère et de mythe… C’est ici que nous passons la nuit.

La nuit au refuge de l’Aigle, sur les flancs de la Meije

C’est un des plus beaux refuges des Alpes françaises, et c’est pour certains une fin en soi, une course d’alpinisme à part entière, puisqu’il faut surmonter 1800D+ et la traversée d’un glacier pour l’atteindre. Choisir l’ascension de la Meije orientale, c’est la promesse de passer une nuit au refuge de l’Aigle, juché sur le glacier en équilibre à 3400m d’altitude, et c’est déjà une récompense en soi. Quelle vision puissante, saisissante, que ce refuge qui semble flotter en équilibre au-dessus des classes. Après les premiers 1800 mètres de dénivelé du premier jour, l’arrivée au refuge est bienvenue. L’Aigle est comme suspendu entre crevasses et aiguilles, vertigineux et splendide.

Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans : nuit au refuge de l'Aigle
Le refuge de l’Aigle
Minuscule refuge au coeur d’un monde de roche et de pierre
Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans : nuit au refuge de l'Aigle
Un véritable nid d’aigle…

A l’intérieur, une grande salle dortoir et cuisine, où nous mangeons puis dormons tous ensemble après s’être plongés dans des livres de montagne. Mon préféré de tous les temps est là, Les conquérants de l’inutile de Lionel Terray. Je découvre la BD Ailefroide, de Rochette, que je dévore avant le dîner. J’ai des rêves de sommets plein la tête. J’aime tellement l’atmosphère des refuges.

Le coucher de soleil sur la Meije est grandiose. Je suis marquée par l’intensité du doré, puis du rose qui embrase la Meije et tous les sommets avoisinants, ici au cœur du Dauphiné, entre Isère et Hautes Alpes et les yeux portant sur la Savoie. Je me sens vraiment au cœur des Alpes françaises, au cœur de la magie de ces sommets qui font battre mon cœur et embrasent mon imaginaire. On mange une soupe, des pâtes, des choses roboratives et nourrissantes que nous sert le gardien. On se couche tôt en refuge. Le réveil est fixé à 4h30 pour mon guide Philippe et moi. Demain, nous verrons le soleil se lever au sommet de la Meije orientale, les yeux sur le doigt de Dieu.

Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans : nuit au refuge de l'Aigle
Coucher de soleil sur la terrasse de l’Aigle
Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans : nuit au refuge de l'Aigle
Montagnes de l’Oisans illuminées par l’Alpenglow
Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans : nuit au refuge de l'Aigle
Dernières lumières sur la Meije drapée de brumes

On m’avait prévenue que je risquais de souffrir de l’altitude et de mal dormir. Mais encore une fois, je dors comme un bébé à 3400m à l’Aigle, tout comme j’avais merveilleusement dormi aux Cosmiques à 3600m. Ce n’est pas par magie ou par aptitude montagnarde innée : c’est juste que je suis bien acclimatée. Avant ma nuit aux Cosmiques, j’avais fait plusieurs randonnées au-dessus de 2000m à Chamonix, et avant ma nuit à l’Aigle, j’ai passé plusieurs nuits à 2000m à Arolla en Valais, et randonné plusieurs fois autour de 2000m aux Saisies. 2000m, c’est l’altitude magique à partir de laquelle le corps commence à fabriquer des globules rouges pour répondre à la raréfaction de l’oxygène, et s’acclimater. Je me félicite d’avoir fait cet effort. Je m’endors pleine d’adrénaline et de gratitude, tellement heureuse de vivre dans cette région qui abrite de telles merveilles, tellement reconnaissante envers mon corps de m’avoir portée jusque-là haut, si chanceuse de pouvoir vivre cela.

Ascension finale et lever de soleil au sommet de la Meije orientale

La Meije, la Meije, c’est aujourd’hui ! Nous commençons notre ascension dans la nuit. Après avoir dormi au refuge de l’Aigle, nous nous acheminons vers le sommet de la Meije orientale. Une pente en glace au-dessus du glacier à escalader avec crampons et piolet s’avère être le moment le plus difficile. J’admire le courage de mon guide qui passe en premier, et je le remercie de m’assurer si fermement alors que je m’élève à la verticale, en tentant d’oublier qu’en dessous de moi s’ouvrent des centaines de mètres de vide, des crevasses béantes dans la carcasse du glacier. C’est terrifiant, mais je regarde le sommet, et je m’efforce de ne pas penser à la descente.


Nous franchissons plusieurs barres rocheuses. L’aube arrive au loin et le Mont Blanc se révèle à l’horizon.

Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans
L’apparition du Mont Blanc au loin

La fin est proche, il ne reste plus qu’une sublime arête vertigineuse en neige

Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans
Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans
Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans
Enfin au sommet. Le jour se lève et j’exulte de joie

Le chemin vers le sommet fut ardu mais la récompense est inouïe. La vue sur le Doigt de Dieu, la barre des Écrins, le Mont Blanc, les Aiguilles d’Arve, toutes les Alpes françaises… tout est somptueux, émouvant, et je ressens le vertige délicieux de cette beauté révélée par le soleil levant sur une cime mythique. C’est mon plus beau moment en montagne à ce jour, un lever de soleil doré d’une intensité inoubliable. Un instant de pur bonheur.

Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans
Bonheur inouï
Ascension de la Meije orientale; alpinisme en Oisans
Philippe André, qui m’a conduite là-haut
Plonger dans les cieux

La descente est longue et éprouvante – 2300 mètres de dénivelé négatif, ce n’est pas rien, et mes cuisses me brûleront pendant plusieurs jours – mais sans difficulté particulière. La joie du sommet nimbe tout de son auréole dorée. Et je sais que je reviendrai à la Meije, encore et toujours.

Le village de La Grave, au pied de La Meije

Classé parmi les plus beaux villages de France, le village de La Grave, résolument planté face à la Meije, est une merveille d’architecture du sud du Dauphiné, avec ses « trabucs » (l’équivalent méridional des traboules lyonnaises), ses toits de lauze, et sa sublime église Notre-Dame-de-l’Assomption dont les tours lombardes semblent répondre à la pâleur des glaciers de La Meije. A côté de l’église, le cimetière est un monument d’émotion : soldats, résistants, alpinistes reposent ici sous la Meije, tombés pour la France ou par amour de la montagne, gloires militaires ou alpines. J’aime infiniment, lorsque je prends la route du Lautaret depuis Grenoble en direction des Alpes du Sud, faire halte à La Grave, saluer la Meije et manger avec vue sur elle depuis l’un des restaurants en terrasse.

Le village de La Grave, au pied de la Meije
Le village de La Grave, au pied de la Meije


La Grave, ce sont aussi six hameaux plus beaux les uns que les autres, que je découvre petit à petit. C’est à Valfroide que l’automne m’a conduite.

Randonnées d’automne face à la Meije : le lac du Goléon

J’ai envie de revoir la Meije dans les feux de l’automne qui subliment les Alpes du Sud, toute couronnée de mélèzes flamboyants et délicatement ourlée d’or et de roux. Rien de plus beau que les Alpes du Sud en octobre, rien de plus touchant. Alors je reviens randonner face à la Meije avec Geoffrey, mon amoureux installé à Grenoble. La capitale des Alpes est un merveilleux tremplin vers l’Oisans.  

Lors de mon ascension de la Meije orientale, j’avais repéré, au loin, les eaux scintillantes du lac du Goléon. Elles promettent une vue extraordinaire sur ma montagne préférée. Nous partons du magnifique hameau de Valfroide, dont l’église illustre une architecture typique du sud du Dauphiné et que j’aime à la folie : le style lombard, rapporté du nord de l’Italie par les ouvriers et artisans venus travailler sur les chantiers.

Valfroide

La Meije apparaît au milieu des mélèzes, belle comme un rêve dans cette lumière dorée.

Valfroide Meije


Arrivés au lac du Goléon après 600 mètres de D+, je découvre que le vent ne souffle pas dans le « bon sens » : le reflet de la Meije est mangé par les froissures de l’eau agitée. Ce sont les Aiguilles d’Arves, de l’autre côté, qui se reflètent dans le lac à cet endroit protégé de la brise, et changé en miroir parfait. Nous tournons les yeux vers la Savoie et jouons en songe à la marelle de sommet en sommet…

Meije lac du Goléon

Meije lac du Goléon

Le lac du Pontet : la Meije entre automne et été

Pour qui rêve de voir la Meije se refléter dans un lac enchanté, mais préfère s’épargner le dénivelé, direction le lac du Pontet. Depuis le parking, une vingtaine de minutes suffisent à rejoindre ce joli lac idyllique, où une buvette invite à la détente au bord de l’eau. Je suis venue deux fois au lac du Pontet, à l’été 2021 le jour où j’ai réservé mon ascension de la Meije orientale, et une seconde fois à l’automne 2022 avec Geoffrey, lors de notre « mélèze trip » en amoureux, entre Hautes-Alpes et Val d’Hérens. J’ai vu le lac du Pontet verdoyant et idyllique dans les couleurs de l’été, et drapé de brume et de secrets dans les ors de l’automne. Je l’ai chaque fois aimé. J’aimerais le voir en hiver… là où Meije et neige se répondent doucement.

Au pied de la Meije : randonnée au lac du Pontet
Le lac du Pontet en été
Au pied de la Meije : randonnée au lac du Pontet
Le lac du Pontet à l’automne

Un bivouac d’hiver face à La Meije sur le plateau d’Emparis

Bivouaquer face à La Meije, voir le soleil se coucher sur sa silhouette, en tête à tête avec la reine, j’en rêve depuis longtemps. Mais chaque fois que j’ai prévu de venir sur le plateau d’Emparis, j’ai dû annuler au dernier moment, contrariée par une météo adverse. C’est ainsi, la montagne est reine, et je sais que d’autres occasions se présenteront. Mais à l’automne dernier, c’est mon amie et binôme Marion alias Foehn Photographie qui a eu le bonheur de réaliser ce rêve avant moi, et qui a dormi dans la neige face à la Meije. Les images qu’elle a ramenées de ce bivouac d’hiver magique m’ont émerveillée, et continuent de nourrir ma fascination… Avec sa bénédiction, j’ai le plaisir d’en partager quelques-unes avec vous. A mon tour, j’irai dormir face à La Meije, je le sais.

Le jardin alpin du Lautaret et la reine des Alpes

Sur la route des Grandes Alpes, le col du Lautaret est un merveilleux point de bascule entre Alpes du Nord et du Sud.

C’est ici, à cet endroit exceptionnel, qu’on ira visiter l’un des plus anciens et des plus beaux jardins alpins au monde. Si vous avez lu mon article sur les Hautes-Vosges en été, vous savez combien j’aime les jardins alpins, véritables conservatoires de plantes montagnardes fabuleuses – et de plantes arctiques, car les milieux sont étonnamment similaires. Altitudes et latitudes extrêmes se ressemblent en termes de stress infligés aux plantes, les contraintes sont proches : les longs hivers, le gel, le froid. De nombreuses plantes des Alpes s’épanouissent aussi en Laponie, et les jardins alpins sont d’extraordinaires voyages. La plante alpine ou boréale est petite, poilue et costaude. Parce que l’air est moins froid près du sol, les plantes alpines sont basses. La forme en coussin est caractéristique des végétaux aptes à résister aux conditions extrêmes, car elle piège la chaleur. La pilosité offre une protection supplémentaire. La plupart des plantes alpines parviennent à maintenir leurs cellules à l’état liquide jusqu’à des températures de -40. Vous les découvrirez dans ce jardin merveilleux avec vue sur la Meije…

Autour de la Meije : randonnées et jardin alpin du Lautaret
La Meije au milieu des épilobes, depuis le jardin alpin du Lautaret

Le jardin alpin n’était à l’origine pas situé au Lautaret. C’est en 1893 que la Société des Touristes du Dauphiné planta et sema 300 espèces alpines à Chamrousse, sur les hauteurs de Grenoble, pour créer le premier jardin alpin de France. Géré par l’université de Grenoble, le jardin rencontra immédiatement beaucoup de succès, mais il subit les assauts répétés des troupeaux de chèvres et de moutons trop friands de petites fleurs des Alpes. Il fut donc abandonné au début du XXe siècle au profit du col du Lautaret, situé à 2100 mètres d’altitude sur la route des Grandes Alpes. Il propose une des collections les plus riches du monde, avec 1500 espèces sur quelques kilomètres carrés. Le panorama sur la Meije y est exceptionnel – on la verra jaillir des chardons bleus, des gentianes et des lupins…


L’emblème du jardin est la reine des Alpes. C’est le surnom du chardon bleu, Eryngium alpinum, fleur emblématique des prairies alpines, qui pousse entre 1500 et 2400m et qui peut vivre près d’une centaine d’années, un véritable record pour une herbacée. C’est dans la réserve biologique de Deslioures, dans les Hautes-Alpes, qu’on peut admirer les plus belles prairies de chardons bleus. Celle du jardin alpin du Lautaret vaut aussi le détour… Reine des Alpes, ce nom ne sied-il pas à merveille à la Meije ? La voir émerger d’un tapis de reines des Alpes m’a émerveillée.

Mes rêves autour de La Meije, entre Oisans et Ecrins

Je n’ai pas fini d’explorer le pays de la Meije…
Je rêve d’être un jour capable de me frotter aux arêtes du Grand Pic, et de retourner à l’Aigle après être partie de l’autre côté et en ayant réalisé la mythique traversée.
Je rêve du Râteau et des voisins de la Reine.
Je rêve de skier à La Grave en hiver, sur ce qui est le plus singulier, le plus exceptionnel des domaines skiables de France : un immense terrain de jeu entièrement consacré au ski hors piste, sans balisage, sans damage, un espace de liberté à explorer avec un guide de haute montagne pour goûter aux joies de la poudreuse et de la montagne sans piquets.
Je rêve de retourner marcher sur les glaciers de La Meije, et de dormir dans un autre des refuges mythiques – le Promontoire, Evariste Chancel ou le Pic du Mas de la Grave.
Je rêve du plateau d’Emparis, de bivouacs au bord des lacs, mais aussi d’équitation, de galoper dans les grands espaces sous l’œil magique de la reine Meije.
Je rêve de poursuivre mon exploration de l’Oisans et des Ecrins, d’aller grimper à Ailefroide, véritable paradis des amoureux d’escalade, et de vivre de très belles ascensions entre rocher et glacier, comme les Rouies, course qui semble d’une grande beauté visuelle.


Les sommets de l’Oisans et des Ecrins continueront de faire battre mon cœur. « Les montagnes sont les seules étoiles qu’on atteint à pied »… et j’ai encore une longue vie pour les explorer.

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14 commentaires pour
“Sa Meijesté la Meije : rêves, randonnées et ascensions”

  • Quel sublime reportage !!
    Merci encore 🙏

  • Un grand merci à vous !

  • Très bel article qui parle forcément à tous ceux qui ont déjà arpenté les cols et les sommets alpins ! Merci pour ce récit.

  • Un grand merci, chère Eléonore! Amitiés à toute la famille du Mézenc 🙂

  • Faut reconnaître que c’est un sacré Monument Ariane, cet incroyable Massif qui semble percer le ciel de sa principale cime effilée ! Je ne connais pas malheureusement ce magnifique endroit, bien que j’ai fait quelques randos non loin de là… et que je suis passé plusieurs fois par le Col du Lautaret ! Et là, mille mercis chère amie pour ce formidable reportage qui montre bien la bea

  • Fausse manœuvre… ça ira mieux après mon opé de la cataracte de l’œil doit le 15 Février prochain ! Avec seulement 3/dixième… et d’une hernie inguinale le 26 Janvier… tant qu’à faire pour se retrouver un peu à neuf !
    Je disais donc : Qui montre bien la beauté exceptionnelle de nos merveilleuses Alpes !
    Qu’est-ce qu’elle est belle ta photo Ariane du hameau de Valfroide à l’Automne… elle me donnerait presque l’envie d’une nouvelle peinture à l’huile… quand je verrai un peu mieux bien sûr !
    Au fait, j’ai mis une réponse à ton com… Merci pour tes passages chez moi !
    Gilbert d’Ahuy

  • Tiens je viens de recevoir à nouveau la Newsletter… celle-là avec plusieurs propositions d’articles ! C’est amusant ! Je reviens donc, en ayant plus temps pour parcourir ce superbe article, tout cela fait bien envie… mais c’est plus de mon âge, même avec un moniteur ! Bravo Ariane…faut le faire quand même ! De formidables photos avec les couchers de soleil !
    Tous mes Meilleurs Voeux pour cette Nouvelle Année, de santé d’abord…mais aussi, la réalisations de merveilleux projets en cette nouvelle année !
    Gilbert d’Ahuy

  • Quel récit époustouflant ! Nous vivons pleinement cette ascension et cette beauté de la Meije, dormons avec Itinera Magica au refuge, savourons l’exploit accompli… merci de nous avoir fait partager une émotion aussi puissante. Et bravo pour la diversité des expériences vécues dans ce blog de voyages de plus en plus fourni et intense.

  • Bonjour Ariane
    TA montagne est donc la Meije ! Sommet emblématique s’il en est, pendant des décennies elle a figuré sur l’écusson du Club Alpin Français (par la suite, écusson qu’on a stylisé en lui faisant perdre son âme) et je comprends que tu gardes un souvenir ému de ton ascension à la Meije Orientale. Je crois que la plus belle vue sur ce sommet mythique est celle qu’on a depuis Le Chazelet (ou un peu au-dessus du hameau).
    J’aime bien le long historique que tu fais de la conquête de ce sommet emblématique comme j’aime bien le récit que tu fais de ton ascension. Le début d’une longue carrière d’alpiniste ?
    Bises savoyardes

  • Magnifique reportage, des souvenirs vieux de plus d’un demi-siècle qui réapparaissent. “Vivre la splendeur d’une ascension, permet d’atteindre le vrai sommet, au-delà de l’altitude” D. Hennequin
    “Un sommet n’est le terme qu’en apparence. Le vrai chemin n’a de sens que s’il mène à l’élévation de l’âme” Charles peguy

  • Bravo pour cet exploit, je suis vraiment admirative ! Je redécouvre ces paysages, de la Meije, avec toujours le même émerveillement ! Ce n’est pas pour rien que j’ai fait de nombreux articles sur cette région que j’aime tant ! Il faudra par contre que je découvre ce beau hameau de Valfroide, nous étions passés pas loin en allant dans le village de la Grave, et celui du Chazelet. Je conserve aussi de bons souvenirs du plateau d’Emparis. Merci pour cette belle part d’évasion, et ces photos magnifiques !

  • Je me suis régalée à te lire, et à voir tes photos de la Meije à plusieurs saisons. On sent dans ton récit toute ton excitation de l’ascension, et je te souhaite d’en accomplir beaucoup d’autres dans ce massif. Cet été, j’ai repris contact avec mon cousin qui vit à Villar d’Arène et ça m’a fait tellement plaisir. On a juste fait étape pour le déjeuner, mais j’aimerais y retourner et y passer plus de temps (sans doute à randonner pour voir les lacs, les fleurs et les marmottes, plutôt qu’à m’essayer à l’alpinisme !). Merci pour ce très bel article.

  • Quel régal de te lire et de découvrir la Meije ! Tes photos sont sublimes et ça me donne qu’une seule envie: y aller !

  • Waouh. Superbe texte. Qu’est-ce que tu m’as fait voyager ! Pas loin de chez moi en plus, au son des noms que nous murmurait souvent mon grand-père alpin. J’ai appris beaucoup de chose sur la culture alpine que je méconnaissais. Vraiment, je ressors de ton récit pensive et un peu hypnotisée. Un grand merci pour ce moment ! <3

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